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Einstein on the Beach

Le texte

Photo de l’opéra Einstein on the Beach à l’Opéra national de Montpellier en 2012Production 2012 / Opéra national de Montpellier
© Marc Ginot

Les mots que l’on entend dans Einstein on the Beach sont une autre source de surprise ou de perplexité si l’on a en tête l’opéra « classique », celui auquel le romantisme nous a habitués. En effet, les premières paroles prononcées sont des nombres : on semble compter les temps, en parlant. Puis le chœur chante ce décompte des temps, pendant qu’un texte est dit, presque couvert par le chœur et par les nombres parlés, qui ne comptent plus aussi précisément. Plus tard, le chœur chantera aussi le nom des notes qu’il entonne : la, sol, do. Tout au long de l’opéra, la voix chantée n’est présente que pour compter et pour ce solfège, tout le « vrai » texte étant parlé, plus ou moins librement.
Philip Glass fait ici le choix de ne pas placer au premier plan le chanteur ou la chanteuse solistes, le personnage chantant qui caractérise l’opéra traditionnel. L’action, quelle qu’elle soit, n’aura donc pas lieu dans le chant, elle est déplacée vers la scène. C’est là que nous voyons la portée de la collaboration entre Glass et Wilson : la musique de cet opéra est composée non seulement pour permettre un déploiement scénique, mais pour faire de la mise en scène l’élément porteur du texte.
Le texte lui-même crée aussi une distance par rapport à ce que nous attendons communément dans un opéra : il n’y a pas d’intrigue dans cet opéra, pas d’histoire ou même de scène qui se déroule linéairement avec des personnages qui interagissent. Wilson et Glass visent avec ce choix à ce que le public établisse un autre genre de rapport avec l’action scénique et le sujet de leur opéra. Sans personnage défini, il n’y a pas d’identification avec ses passions ou souffrances ; sans intrigue, il n’y a pas d’attente quant à un dénouement. Nous sommes livrés plus directement à notre propre réseau d’associations soulevées par la musique, les mots, les gestes.
La plupart des textes dans Einstein on the Beach sont de Christopher Knowles, un garçon de 13 ans que Robert Wilson rencontre dans une institution pour enfants qui ont souffert des lésions cérébrales. Knowles ne connaît pas Einstein : Wilson lui demande plusieurs fois de suite de qui il s’agit et la réponse est toujours : « Je ne sais pas. » Après bien des répétitions de ce dialogue, Knowles répond « laisse-moi réfléchir », et rend plus tard à Wilson douze chapitres écrits. Les textes de Einstein on the Beach viennent presque tous de ce recueil (quelques autres sont de Lucinda Childs, l’une des chorégraphes qui participa à la création, et de Samuel M. Johnson, acteur lors de la création).
Il n’y a donc, dans tout ce qui est dit ou chanté dans cet opéra, rien qui fasse directement référence au personnage d’Albert Einstein (à moins que l’on considère, comme ont pu le suggérer Glass et Wilson, que les nombres chantés sont une allusion à son travail scientifique). Cependant, l’intention a toujours bien été de faire un opéra sur Albert Einstein. Où le retrouve-t-on alors ?
Robert Wilson et Philip Glass adoptent une démarche particulière de construction du sens. En premier lieu, ils partent du principe que la figure de Einstein est « universellement connue », d’une façon ou d’une autre, Einstein a eu un impact si important sur le monde, et sur notre vision du monde, que nous sommes tous porteurs d’une certaine « trace » de ce personnage. Einstein on the Beach ne cherche alors pas à conter le personnage historique, ou à discuter ses réalisations, mais s’appuie sur le fait que, quelque part, nous savons déjà quelque chose sur lui. C’est là que réside l’intérêt d’un texte qui ne cite jamais Einstein, mais qui a été directement inspiré par lui (ou par son nom propre). L’important n’est pas de savoir ce que cet opéra signifie précisément, mais de savoir qu’il est signifiant, qu’il est porteur de sens.
Ce rapport au texte n’est pas sans rappeler l’écriture automatique des surréalistes, telle que l’a décrite André Breton, par exemple. La signification est toujours dynamique et dépend fortement d’une participation active du public.

Einstein on the Beach est le premier de trois opéras-portraits que Philip Glass a composés. Les deux autres sont inspirés de Mahatma Gandhi (Satyagraha, en 1980), et du pharaon Akhénaton (Akhnaten, en 1983). Ce sont des œuvres très différentes entre elles, mais qui ont en commun cette construction particulière du sens, par associations, juxtapositions et superpositions d’images, de sons et de gestes.