Les gestes
Nous avons vu la richesse de ce qui est donné à entendre dans Einstein on the Beach, mais il est primordial de garder à l’esprit que c’est une œuvre pensée pour la scène : ce qui est donné à voir est tout aussi important, et est indissociable du texte et de la musique pour que le sens de chacun de ces éléments soit complet.
La mise en scène de Robert Wilson est théâtrale dans le sens où elle dispose dans l’espace des comédiennes qui récitent un texte, des chanteurs et d’autres acteurs, mais nous avons affaire très souvent à ce qui tient plutôt de la chorégraphie. Les déplacements sont coordonnés avec la musique, et les gestes les plus petits sont composés, décidés à l’avance. Il n’y a presque pas d’illustration, les mouvements sont aussi peu figuratifs que ne le sont la musique ou les textes. Nous voyons quand même Albert Einstein sur scène. Il joue du violon (le vrai Einstein en jouait aussi), mais ne nous donne, lui non plus, pas beaucoup d’éléments pour comprendre ou connaître le personnage.
La danseuse et chorégraphe Lucinda Childs est la principale responsable de la composition chorégraphique, et a participé à la création de l’œuvre. La danse est séparée des textes, même lorsque les danseuses le récitent : il y a là aussi cette superposition d’éléments indépendants pour construire un sens complexe qui n’est pas fixé à l’avance. Tout est composé pour que la signification vienne autant, ou plus, du public que des auteurs.
Les chorégraphies abstraites ne débutent pas avec Einstein on the Beach, bien sûr (Merce Cunningham compose la première œuvre pour son groupe vingt ans auparavant), mais nous avons là une utilisation nouvelle de l’abstraction de la danse, combinée avec la musique et le texte pour créer une œuvre entière, complexe, et orientée par un sujet bien défini. La « non-narrativité » de cet opéra, dans tous ses éléments à la fois, donne naissance à une manière nouvelle de traiter un thème, des sentiments, des idées. Musique, texte et danse se servent d’éléments encore peu utilisés dans chacune de ces disciplines à l’époque : l’œuvre est résolument d’avant-garde lors de sa création. Elle demeure pertinente aujourd’hui non seulement pour sa valeur historique, mais aussi pour l’impact qu’elle a encore et toujours sur nos sensibilités contemporaines, bien différentes pourtant de celles des années soixante-dix. À l’image du Sacre du Printemps de Igor Stravinsky, ou du Combattimento di Tancredi e Clorinda de Claudio Monteverdi, Einstein on the Beach élargit et redéfinit les frontières de l’interaction entre musique, texte et scène.


