La création de 1853
Présenté pour la première fois le 6 mars 1853, l’opéra de Verdi est inspiré des mélodrames français et tenu par le public et la critique de son temps comme une véritable révolution : pour la première fois, on traite sur la scène lyrique de questions bourgeoises. L’héroïne, une « dévoyée » ou « femme perdue » (traviata), est la victime d’un drame social.
Mais on ne saurait réduire le drame verdien à une page d’histoire des mœurs. On n’y cherchera pas le « reflet » du réel et de la société du temps, mais plutôt une représentation de ce réel, qui éclaire d’un jour tout à fait nouveau pour l’art lyrique une destinée féminine exemplaire. Au-delà de l’aspect social, c’est l’affrontement de trois grands mouvements de l’âme humaine que Verdi met en musique : le désir, la passion et l’amour se tressent de façon exemplaire dans un des plus beaux opéras du répertoire européen du XIXe siècle.
La réception de l’œuvre est pourtant agitée. Verdi cherche pour incarner Violetta « una donna di prima forza » (une chanteuse de qualité supérieure) mais il doit se contenter de la distribution que lui propose la Fenice. Et il doit accepter les costumes du XVIIIe siècle qu’on lui impose pour éviter la censure.
La première, le 6 mars 1853, est, selon les dires de Verdi lui-même, « un grand fiasco ». La cantatrice prima donnaprima donna
cantatrice interprétant le rôle principal dans un opéra ou cantatrice ayant généralement ce rôle dans une troupe lyrique.
s’en sort bien, mais le barytonbaryton
voix masculine, de registre médian. Grands rôles de barytons : Orfeo (L’Orfeo, Monteverdi), Don Giovanni (Don Giovanni, Mozart), Figaro (Il Barbiere di Siviglia, Rossini), Nabucco (Nabucco, Verdi), Rigoletto (Rigoletto, Verdi), Falstaff (Falstaff, Verdi), Scarpia (Tosca, Puccini), Escamillo (Carmen, Bizet), Golaud (Pelléas et Mélisande, Debussy), Barak (Die Frau ohne Schatten, R. Strauss), Il Prigioniero (Il Prigioniero, Dallapiccola), Wozzeck (Wozzeck, Berg), Stolzius (Die Soldaten, Zimmermann). La voix de baryton, selon le timbre et la tessiture, peut se subdiviser en plusieurs catégories : baryton Martin, baryton léger, baryton Verdi et baryton basse.
est en fin de carrière et le ténorténor
voix masculine aigüe. Peut se subdiviser en plusieurs catégories selon l’emploi et la tessiture : haute-contre, trial, tenore di grazia, ténor léger, ténor lyrique, ténor dramatique, heldentenor.
dans une toute petite forme vocale. Violetta joue assez mal, elle a un physique épanoui qui fait rire le public quand elle veut évoquer la phtisie…
La critique n’est pourtant pas mauvaise et loue la partition du compositeur. Les représentations suivantes sont mieux reçues. Verdi révise le deuxième acte, Piave s’occupe de la mise en scène, les nouveaux interprètes sont bien meilleurs.
Une année après le fiasco, La Traviata obtient un triomphe au Théâtre San Benedetto, toujours à Venise. Un journaliste de La Gazette de Venise note que le compositeur suggère la passion mieux qu’avec des paroles et que personne ne peut écouter l’opéra les yeux secs…
La musique choque certainement moins que le livret.
Le sujet est contemporain et les costumes du XVIIIe siècle ne suffisent pas à masquer l’aspect « moderne » du drame. Les mœurs des bourgeois sont montrées sous leur mauvais jour. Les filles de joie, lorettes et autres courtisanes, nommées aussi « caméliascamélias
c’est peut-être du roman de George Sand, Isidora, paru en 1846, que viendrait le surnom de Marguerite : « Je vois bien que tu es amoureux de la Dame aux camélias » dit-on au héros (Isidora, t. I). Arrivant de sa province, de sa « vallée champêtre », Jacques s’éprend d’une femme magnifique, distinguée, qu’il entrevoit dans son jardin. Puis il parvient à la rencontrer et est admis dans sa serre : « Quel goût, écrit-il dans son journal, et quelle coquetterie dans l’arrangement de ces purs camélias et de ces cactus étincelants ! »
», alors que les fleurs sont l’ornement des jeunes filles, sont au centre des désirs masculins. Le spectacle lyrique donne à voir ce dont l’imaginaire littéraire foisonne : Marion Delorme de Hugo (1831), Splendeurs et misères des courtisanes de Balzac (1838), La Vieille Maîtresse de Barbey d’Aurevilly (1851), L’Éducation sentimentale de Flaubert (1869), La Fille Elisa des Goncourt (1877), pour ce qui concerne la France. La générosité est du côté de la prostituée Violetta, la mesquinerie et la duplicité du côté du père bourgeois. Le drame porte atteinte à la figure du père, le fils n’est guère plus sympathique ni plus estimable. Le sordide est là, devant les spectateurs. De plus, on voit un médecin sur scène, une mourante, la mort est représentée dans sa brutalité.
La censure a fort à faire avec cette œuvre : le mot « traviata » ne plait pas et on donne souvent l’opéra avec le titre Violetta.
Des corrections sont apportées au livret de Piave : sexe, maladie, argent, mort, les lignes de force du livret sont inhabituelles, tout concourt à troubler le spectateur d’opéra habitué aux actions héroïques, aux histoires du temps passé, aux grands sentiments exaltés. Verdi, tout en continuant à écrire de grands opéras héroïques, comme Il Trovatore, rompt avec l’opéra traditionnel.


