Espace et temps dans La Traviata
Les lieux
Trois lieux clos qui emprisonnent, chacun à sa manière, l’héroïne.
Le salon de Violetta (acte I) est le lieu de la fête. Il est l’opposé du salon bourgeois, dont l’écrivain Edmond Goblot propose une description : « Uniquement destiné à recevoir les visiteurs, il est placé tout près de la porte d’entrée, comme pour éviter de les admettre dans l’intimité de la famille. Les meubles, plus ou moins luxueux, et souvent d’autant plus laids qu’ils sont plus luxueux, sont recouverts de housses qu’on enlève une fois par semaine. Là se trouve rassemblé tout ce que la famille possède de décoratif : le piano, la pendule « à sujet » avec les candélabres, les potiches, les tableaux ; les bibelots inutiles. C’est le domaine du luxe. » (La Barrière et le Niveau. Étude sociologique sur la bourgeoisie française moderne, éd. Félix Alcan, 1925).
À l’inverse, le ou les salon(s) de la courtisane sont de magnifiques espaces très illuminés et ornés de fleurs, de tables chargées de mets et de vins fins. La fête nocturne, après le spectacle, associe les plaisirs de la danse et du jeu à ceux de la table.
Alors que le salon bourgeois est dans l’obscurité à cette heure-là, le salon de la courtisane est illuminé, bruyant, joyeux, comme celui de Flora (acte II, 2e tableau), on y donne des divertissements, les invités sont déguisés en bohémiens ou en matadors, on y joue aux cartes.
La maison de campagne (acte II) est le refuge des amants dans une atmosphère douillette et correspond au goût « anglais » de l’époque pour la nature et les manoirs campagnards de la gentry. Il est certain que ce second lieu est opposé au premier, à Paris et à ses plaisirs, parce qu’il est dans la nature, plus simple, plus pur aussi. Alfredo paraît en costume de chasse, un fusil à la main, tel un typique gentilhomme campagnard. Alfredo et Violetta ont un lieu à eux, et les fêtes sont oubliées, dans la solitude à deux. Mais Violetta est aussi isolée, elle n’a plus guère de contacts avec l’extérieur, sauf pour les affaires d’argent qu’elle tente de maîtriser.
La chambre de Violetta (acte III) est le lieu le plus intime mais ce n’est plus un lieu érotique, c’est la chambre d’une malade, prisonnière et condamnée à mort par son triste destin. En contrepoint, dehors, Paris est en fête pour le carnaval. Dans la chambre, deux objets rappellent le temps de la beauté passée : le miroir, où Violetta contemple son image dégradée par la maladie, sa misère, et le portrait qui la représente au temps de sa splendeur.
À ces trois lieux s’ajoute l’évocation de Paris et de la Provence.
Il y a deux sociétés dans La Traviata :
- une société dissipée, jouisseuse, débauchée et cynique, dans un Paris corrupteur. On raconte que Marie Duplessis légua le produit de la vente de ses quelques biens à une de ces nièces à la condition qu’elle ne vienne pas à Paris !
- une société ordonnée et compassée dans le Paris d’Haussmann et une société morale et désuète en province, représentée par Germont.


