Un « drame surréaliste » : la création de l’œuvre en 1917
Guillaume Apollinaire termine d'écrire Les Mamelles de Tirésias en 1916. C'est dans sa préface qu'il définit sa pièce comme un « drame surréaliste », inventant ce terme bien avant le mouvement conduit par André Breton dans les années 1920 et lui conférant, du reste, un sens différent : « Pour caractériser mon drame je me suis servi d'un néologisme qu'on me pardonnera car cela m'arrive rarement et j'ai forgé l'adjectif surréaliste qui […] définit assez bien une tendance de l'art qui si elle n'est pas plus nouvelle que tout ce qui se trouve sous le soleil n'a du moins jamais servi à formuler aucun credo, aucune affirmation artistique et littéraire. […] Et pour tenter, sinon une rénovation du théâtre, du moins un effort personnel, j'ai pensé qu'il fallait revenir à la nature même, mais sans l'imiter à la manière des photographes. Quand l'homme a voulu imiter la marche, il a créé la roue qui ne ressemble pas à une jambe. Il a fait ainsi du surréalisme sans le savoir. »
Le surréalisme se comprend donc chez Apollinaire comme la volonté d'interpréter la nature, mais avec fantaisie : « J'ai mieux aimé donner un libre cours à cette fantaisie qui est ma façon d'interpréter la nature, fantaisie, qui selon les jours, se manifeste avec plus ou moins de mélancolie, de satire et de lyrisme, mais toujours, et autant qu'il m'est possible, avec un bon sens où il y a parfois assez de nouveauté pour qu'il puisse choquer et indigner, mais qui apparaîtra aux gens de bonne foi. » Cette pièce s'oppose donc au théâtre vieillot et conformiste de son temps, tant par sa forme que par son sujet : « Le sujet est si émouvant à mon avis, qu'il permet même que l'on donne au mot drame son sens le plus tragique, mais il tient aux Français que, s'ils se remettent à faire des enfants l'ouvrage puisse être appelé, désormais, une farce. Rien ne saurait me causer une joie aussi patriotique. » (Préface aux Mamelles de Tirésias, 1917, in L'Enchanteur pourrissant suivi de Les Mamelles de Tirésias et de Couleur du temps, NRF, collection Poésie/Gallimard, rééd. 2009, p. 114.)
En classe
Réfléchir à l’esthétique
À partir de la définition de l’adjectif « surréaliste », qui apparaît comme un néologisme sous la plume d’Apollinaire, proposer aux élèves une réflexion sur ce terme promis à un brillant avenir dans les années qui suivront. On rappellera que c’est André Breton, en hommage au poète disparu qui choisit le mot « surréalisme » pour son premier manifeste. Voici la définition qu’il en donne : « Surréalisme, n. m. Automatisme psychique pur par lequel on se propose d’exprimer, soit verbalement, soit par écrit, soit de toute autre manière, le fonctionnement réel de la pensée. Dictée de la pensée, en l’absence de tout contrôle exercé par la raison, en dehors de toute préoccupation esthétique ou morale. »
En fait, si le surréalisme dépasse très largement cette définition de l’écriture automatique, Breton insiste sur le regard nouveau porté sur la réalité, sur les objets et sur les mots, débarrassés de tout utilitarisme. Il fournit ainsi le modèle durable d’une insurrection générale contre tous les mots d’ordre de la société bourgeoise. Avec le professeur d’arts plastiques, les élèves pourront prolonger l’étude de ce courant dans l’art. Cette approche de la notion nourrira avec profit leur perception du spectacle de Macha Makeïeff.
La première de l’œuvre d’Apollinaire, qui a lieu le 24 juin 1917, avec une musique de Germaine Albert-Birot, au théâtre de Montmartre, reçoit un accueil mitigé. Certains critiques sont ouvertement déconcertés par le « mauvais goût » d’un poète de talent (non seulement à cause de son sujet – la repopulation – mais aussi à cause de l’exhibition sur scène de biberons, bidet, vase de nuit, etc.), tandis qu’on annonce dans la presse « la première pièce cubiste ». Ce drame en deux actes et un prologue, avec sept dessins hors-texte de Serge Férat, sera édité aux éditions SIC (Société internationale des cubistes) en 1918.
Rappel musicologique
Les années 1917-1918 voient également la création de deux autres spectacles innovants : Parade de Cocteau et Satie (avec des décors et costumes de Picasso) et L’Histoire du soldat de Ramuz et Stravinsky.


