Planète Chinois
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Couverture de la revue Planète Chinois n°14 décembre 2012

N°14 - Décembre 2012

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La lettre de Victor Hugo au capitaine Butler sur le sac du Palais d'Été (1860) - Lycée - Français-Lettres

Objectifs de l'étude

  • Comprendre qu'une lettre peut devenir une arme de combat au service d'idées fortes.
  • Étudier quelques procédés de persuasion.

Dans ce cadre, cette lettre peut être associée, dans un même groupement de textes, à :

  • la lettre de Victor Hugo aux habitants de Guernesey, datée du 10 janvier 1854, pour s'élever contre la condamnation à mort de l'assassin Tapner ;
  • la lettre d'Émile Zola au président Félix Faure, publiée dans le journal L'Aurore du 13 janvier 1898 ;
  • Le Déserteur de Boris Vian, 1954 ;
  • la lettre ouverte de Julos Beaucarne à propos de l'assassinat de son épouse, 1975 (lettre lue par Claude Nougaro).

Prérequis

  • Connaître les caractéristiques du genre épistolaire.
  • Savoir repérer des champs lexicaux, des énumérations.
  • Maîtriser la notion de schéma narratif.
  • Connaître les principales caractéristiques du conte.

Ces notions ont été normalement abordées en classe de troisième.

Nous commencerons par demander aux élèves de repérer les marques qui font de ce texte une lettre :

  • la notation du temps et du lieu de l'écriture ;
  • la signature de l'émetteur ;
  • la présence du destinateur : l'emploi de l'adjectif possessif « mon » (« mon avis ») et du pronom personnel « je » (« Mais je proteste », « J'espère ») ;
  • la présence du destinataire : l'utilisation du pronom « vous » et l'apostrophe « Monsieur » qui impliquent que les relations entre Hugo et le capitaine Butler ne sont pas familières. Ce capitaine semble avoir écrit dans la presse de Guernesey et Victor Hugo cite son nom à plusieurs reprises dans ses Carnets. Mais il faut remarquer que ce « vous », qui renvoie d'abord à une personne particulière, s'élargit ensuite à tous les lecteurs dans la série des impératifs (« Imaginez », « Bâtissez », «charpentez », etc.) pour finir par englober l'auteur lui-même, avec l'emploi du pronom « nous » (« Nous, Européens »).
  • la mention de l'objet de la lettre : « Vous me demandez mon avis, Monsieur, sur l'expédition de Chine » qui, vraisemblablement, renverrait à une conversation que l'écrivain aurait eue avec Butler ;
  • l'objet de la lettre est d'ailleurs rappelé une seconde fois avec insistance : « Puisque vous voulez connaître mon avis, le voici », comme si Hugo feignait d'être réticent à donner son opinion qu'il savait contraire à celle du capitaine (« selon vous » sous-entend cette divergence). L'utilisation de la conjonction de subordination « puisque », qui souligne l'évidence du lien cause/conséquence entre la demande et la réponse, renforce cette impression de « vous l'aurez voulu ! ».

Nous proposerons donc aux élèves d'étudier plus précisément l'opinion de Victor Hugo et la façon dont il l'explicite à partir de « Puisque vous voulez connaître mon avis, le voici ».
Nous leur demanderons de repérer la construction du texte
.

Nous pouvons dégager la structure d'un récit qui débute par « il y avait », comporte une description initiée par « Imaginez », une péripétie introduite par le complément circonstanciel de temps « Un jour » et l'utilisation du passé composé qui s'oppose à l'imparfait de la situation initiale (« Il y avait »).
La situation finale commence à « L'un des deux voleurs a empli ses poches » et se termine par « Telle est l'histoire des deux bandits. »
La fin du texte propose une morale, avec la présence d'un vocabulaire qui relève du droit (« crimes, bandits », « propriétaire », « spoliés », « vol ») et du domaine des idées (« civilisation », « barbarie »).

Nous constatons que Victor Hugo débute son argumentation par un récit qui a toutes les allures d'un conte, ce que nous demandons aux élèves de confirmer par les indices suivants :

  • la formule « Il y avait », équivalente à « Il était une fois » ;
  • l'utilisation de l'imparfait de l'indicatif qui caractérise, certes, toute situation initiale, mais qui marque aussi dans un conte l'imprécision de l'époque où se situent les faits ;
  • l'indétermination du lieu : « dans un coin du monde » ;
  • la présence du merveilleux : « une merveille » ;
  • cette situation initiale installe déjà le destinataire de la lettre dans le rêve, l'imaginaire.

Suit une définition abstraite du Palais d'Été, placée sous le signe de l'art (« L'art a deux principes »), qui se développe dans un parallèle avec le Parthénon.

Parthénon

Palais d'Été

Idée

Chimère

art idéal

art chimérique

œuvre rare et unique

énorme modèle de la chimère

ce qu'on avait fait au Parthénon

on l'a fait au Palais d'Été, plus complètement et mieux.

Ce parallèle peut renvoyer à une conception idéalisée de l'art grec, origine, modèle et perfection de l'art occidental classique, opposée à la chimère, animal composite s'il en est, symbole de la diversité et de la richesse de la vie même, que l'art romantique s'est donné pour tâche de retranscrire. Ce rapprochement permet donc à Hugo, d'une part de poser l'égale valeur du Palais d'Été par rapport au Parthénon et, au-delà, l'égale valeur de l'art oriental par rapport à l'occidental, d'autre part de souligner leur communauté de destin, leur destruction par les forces de la barbarie. Le raisonnement implicite à faire expliciter par les élèves est par conséquent : si l'on doit être horrifié de la destruction du Parthénon, alors on doit l'être également de celle du Palais d'Été.
La description du Palais d'Été justifie cette conclusion.

Il faut alors étudier dans le détail cette description avec les élèves, en leur demandant quelles sont les principales caractéristiques du palais et par quels procédés elles sont mises en valeur :

  • richesse et diversité des matériaux précieux (voir champ lexical) ;
  • champ lexical de la construction : le Palais d'Été est la démonstration du savoir-faire des Chinois ;
  • immensité du palais : édifice « qui avait l'énormité d'une ville », ce qu'accentuent les énumérations ;
  • un palais séculaire : « le lent travail de deux générations », « bâti par les siècles » ;
  • un palais qui contient toutes les possibilités de l'être (« monstres », « dieux »), et des animaux ;
  • un palais qui synthétise la puissance royale (« faites-le ici sanctuaire, là harem, là citadelle »), soit le symbole de la puissance religieuse, du plaisir et du pouvoir militaire, mis en relief par le rythme ternaire ;
  • mais aussi un palais pour les hommes (« pour les peuples »), avec le pluriel et la valeur de ce mot chez Hugo ;
  • un palais qui est la synthèse d'un Orient rêvé par les Occidentaux comme le montrent les termes « songe », « édifice lunaire », les expressions « on le rêvait », « éblouissante caverne de la fantaisie humaine » (qui fait penser à la caverne d'Ali-Baba), « les mille et un rêves des mille et une nuits » ;
  • la présence de l'eau des fontaines, des jardins, des oiseaux délicats et la mention du harem renvoient à un art de vivre et une sensualité qui a largement nourri l'imaginaire européen au XIXe siècle.

Ce palais est donc un palais-monde, qui est présenté par Hugo comme la synthèse admirable d'une grande civilisation. Sa richesse et sa diversité sont quasi indicibles, comme le suggère l'imprécision des termes du début de la description « on ne sait quelle construction inexprimable », « quelque chose comme un édifice lunaire ». D'où l'abondance des champs lexicaux, d'où les énumérations scandées par les impératifs qui invitent le lecteur à participer en imagination à sa construction. Car c'est là le fin mot pour Hugo, le palais est étroitement lié au rêve qui est la source première de l'Art. D'ailleurs, il est connu des hommes supérieurs que sont « les artistes, les poètes, les philosophes », et le nom de Voltaire agit comme un argument d'autorité. De plus, ce palais a été bâti pour les peuples. L'auteur des Misérables insiste sur cette idée en la soulignant d'une question rhétorique propre à éveiller l'attention du destinataire, par le pluriel qui inscrit le palais dans la succession des générations et lui confère la majesté des monuments qui défient le temps. Il acquiert ainsi une aura sacrée.

À travers cette description hyperbolique, Hugo signifie donc au lecteur que le Palais d'Été de Pékin a totalement sa place dans la liste des chefs-d'œuvre des grandes civilisations (inventaire qui rappelle la fameuse liste des sept merveilles du monde, établie dans l'Antiquité par les érudits d'Alexandrie. Or, l'allusion n'est pas innocente car elle fonctionne, elle aussi, comme un argument d'autorité).

La suite du récit, la péripétie, apporte un élément nouveau à la réponse de Victor Hugo au capitaine Butler. Après avoir dit son admiration pour le Palais d'Été, ce qui était déjà une façon d'exprimer sa divergence de point de vue avec son destinataire, il va plus clairement affirmer son opposition.
Il faut donc demander aux élèves comment se manifeste l'hostilité de l'écrivain face aux vainqueurs anglo-français :

  • par l'emploi d'un vocabulaire très péjoratif pour désigner, ces hommes (« bandits »), leur victoire (« voleuse ») et leur comportement cupide (« remplir ses poches ») ;
  • par l'insistance, par le biais des parallélismes de construction, sur leur complicité qui montre que l'un ne vaut pas mieux que l'autre : « L'un a pillé, l'autre a incendié », « L'un des deux vainqueurs a empli ses poches, ce que voyant, l'autre a rempli ses coffres », « bras dessus, bras dessous » ;
  • par l'utilisation de l'ironie : « Ce qu'on avait fait au Parthénon, on l'a fait au Palais d'Été, plus complètement et mieux », «Grand exploit, bonne aubaine » ;
  • par l'emploi de l'expression « Un jour » qui s'oppose à la grandeur séculaire du Palais d'Été, et qui fait du sac de ce palais un événement fortuit, alors que les conséquences en sont terribles.

La chute du récit est sans appel : « Telle est l'histoire des deux bandits », et la « morale » qui s'en dégage se présente sous forme d'un paradoxe : « Nous, Européens, nous sommes les civilisés, et pour nous les Chinois sont les barbares. Voilà ce que la civilisation a fait à la barbarie ». La suite du texte ne peut donc être qu'une explicitation et elle se fait clairement accusatrice envers les gouvernements français et anglais, plus particulièrement envers celui de Napoléon III, présenté comme un bourgeois cupide : « L'empire français a empoché la moitié de cette victoire », « il étale » « avec une sorte de naïveté de propriétaire » dont Hugo assure, dans une métaphore d'une grande violence, que la France doit être « délivrée et nettoyée » comme d'une souillure. Hugo prend fermement position en employant le pronom « je » : « je proteste », « j'espère », « je le constate », en en appelant à l'Histoire avec un ton prophétique qui utilise le futur de l'indicatif et reprend le parallélisme dans l'ignominie des « deux voleurs » : « Devant l'histoire, l'un des deux bandits s'appellera la France, l'autre s'appellera l'Angleterre».

La parole se fait ainsi non seulement dénonciatrice, ouvertement polémique mais aussi sacrée : elle assure le lien entre l'individu exceptionnel, le génie qui la profère et le peuple. Elle est acte politique par excellence, parce qu'elle propose au peuple des valeurs communes à défendre et un destin à partager.

Au terme de cette étude non exhaustive, il convient de répertorier avec les élèves les principaux procédés qu'utilise Hugo pour persuader le lecteur du bien fondé de son opinion sur le sac du Palais d'Été de Pékin :

  • un récit qui s'apparente à un conte et se clôt sur une morale (apologue) ;
  • l'utilisation d'un vocabulaire mélioratif pour la description du Palais d'Été ;
  • l'emploi d'énumérations ;
  • l'emploi de référents culturels : le Parthénon, l'Orient rêvé, la liste des sept merveilles du monde, Voltaire ;
  • les parallèles entre l'art occidental et l'art oriental, entre le Parthénon et le Palais d'Été, entre la France et l'Angleterre ;
  • l'emploi des impératifs qui somment le lecteur de participer en imagination à la construction du palais ;
  • l'interrogation rhétorique qui maintient la vigilance du lecteur ;
  • l'emploi d'un vocabulaire péjoratif pour désigner ceux dont l'attitude révolte Hugo et auxquels il s'oppose ;
  • le paradoxe qui souligne l'inversion des rôles barbares/civilisés et rappelle Montaigne ou le Tahitien de Diderot ;
  • l'implication plus directement personnelle de l'auteur en fin de lettre avec l'emploi du pronom « je » et le ton prophétique.

On pourra ensuite donner une définition du registre polémique et proposer quelques exercices d'application.

On proposera enfin un sujet d'invention.
Vous écrirez une lettre au maire de votre ville pour protester contre la fermeture d'un lieu culturel (cinéma, théâtre, musée, salle de spectacles…).
Vous veillerez à utiliser, comme Victor Hugo, des parallèles, des référents culturels, du vocabulaire péjoratif et mélioratif et des procédés pour interpeller votre destinataire.
Le barème tiendra compte du respect des consignes d'écriture mais aussi du respect des codes de la lettre.
(Joëlle Souchaud, professeur de lettres)

revue associée : Planète chinois n°2

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