

La dépaysante et longue marche de l’apprentissage du chinois réserve, ça et là, découvertes et étonnements, qu’il s’agisse de l’écriture, d’une radicale altérité, de l’absence de temps et conjugaisons de verbes ou de la mélodie tonale. La rencontre, inévitable, avec les chengyu est un moment marquant dans ce voyage à travers la langue du Milieu. Qu’est-ce qu’un chengyu ?
Il ne s’agit pas d’un proverbe, comme on le dit trop souvent, mais d’expressions convenues, toutes faites, fossilisées à travers les âges pour évoquer de différentes façons une idée, un comportement, un trait de sagesse populaire. Ce sont, pour tout dire, des clichés, plus ou moins imagés ou allusifs. Une des originalités de ces chengyu est qu’ils sont bâtis en quatre caractères, reflétant le goût de la tradition chinoise pour le parallélisme et la symétrie. Certains slogans politiques en Chine contemporaine ont ainsi été construits en quatre caractères, pour mieux frapper les esprits.
Si un cliché est coloré de façon négative de ce côté-ci de la Grande Muraille, synonyme de banalité de style, de poncif, de lieu commun, il est, altérité oblige, valorisé depuis la Chine classique jusqu’à aujourd’hui : un discours, une dissertation, une lettre seront rehaussés par l’insertion de quelques clichés en quatre caractères, qui prennent souvent racine dans des légendes anciennes, des dictons, des poèmes classiques ou des épisodes historiques... Les chengyu s’inviteront, au détour d’une porte ou d’une stèle, lors des grandes fêtes, des mariages ou des deuils, pour diffuser un vœu ou honorer la mémoire d’un défunt.
Les chengyu illustrent à leur manière l’art chinois de l’indirect, disant une chose en en invoquant une autre, tout en étant dotés d’une force évocatoire et d’un impact visuel singuliers... Il faudra procéder à des « déchiffrements », pour reprendre l’idée de Mallarmé évoquant l’expression poétique : « Nommer un objet, c’est supprimer les trois-quarts de la jouissance du poème qui est faite du bonheur de deviner peu à peu : le suggérer, voilà le rêve. » Éventer l’oreiller et réchauffer la couverture (shān zhěn wēn bèi) évoque le respect que l’on doit aux parents, le chien du pays de Shu aboyant contre le soleil (Shǔ quǎn fèi rì) désignant l’idée de s’étonner d’autant plus d’une chose qu’on la voit rarement, être comme une grenouille au fond d’un puits qualifiant les personnes ayant une vue partielle des choses... Certains chengyu ont même vocation à rendre l’idée même de l’art de l’indirect : ainsi, faire du bruit à l’est et attaquer à l’ouest (sheng dong ji xi), qui renvoie dans le même temps à une séquence du jeu de go, ou encore désigner le mûrier et injurier l’acacia (zhi sang ma huai). Tout un programme...
Joël BELLASSEN
inspecteur général de chinois
扇枕温被 | shān zhěn wēn bèi | éventer l’oreiller et réchauffer la couverture |
蜀犬吠日 | Shǔ quǎn fèi rì | le chien du pays de Shu aboyant contre le soleil |
井底之蛙 | jǐng dǐ zhī wā | être comme une grenouille au fond d’un puits |
指桑骂槐 | zhǐ sāng mà huái | désigner le mûrier et injurier l’acacia |
声东击西 | shēng dōng jī xī | faire du bruit à l'est pour attaquer à l'ouest |
www.hongfei-cultures.com
Blog de Pauline KALIOUJNY (illustratrice)
revue associée : Planète chinois n°5
article associé : « Rencontre avec les éditions HongFei »