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Poètes en résistancePoètes en résistance

Louis Aragon René-Guy CadouJean CassouRené CharMarianne CohnRobert DesnosPaul ÉluardPierre SeghersRené Tavernier

Poètes

Louis Aragon, « Je vous salue ma France »
Pistes pédagogiques

Le Musée Grévin, VII

Louis Aragon (1897-1982) s’est déjà illustré dans les derniers combats de la Grande Guerre, où sa conduite lui a valu d’être décoré. D’abord proche du mouvement Dada, il participe aux débuts du surréalisme (Feu de joie en 1920, Mouvement perpétuel en 1926) au côté d’André Breton, qu’il a rencontré en 1917 mais dont il se séparera après s’être engagé au parti communiste en 1927 – de fait, Aragon n’a jamais conçu le surréalisme que comme un moyen poétique de libération révolutionnaire.
Dès lors, son art procéde d’un dialogue avec la tradition poétique française, entre continuité et renouvellement ou, comme dirait l’Enjolras des Misérables, entre révolution et civilisation. La part très active qu’il prend dans la Résistance, après avoir reçu sur le front, en 1940, la croix de guerre et la médaille militaire, donne tout son sens à cette dialectique. La poésie d’Aragon (Le Crève-Cœur en 1941, Les Yeux d’Elsa en 1942, La Diane française en 1944), à la fois patriotique et révolutionnaire, se place alors ostensiblement dans la lignée du Ronsard des Discours, mais aussi des Châtiments. Comme on voit dans Les Quatre Vents de l’esprit, au livre épique (« La Révolution »), les statues des rois s’animer, Aragon imagine, dans La Diane française, la statue de Victor Hugo qui marche dans les rues en criant : « La France n’est pas morte ! »
C’est le cas du Musée Grévin, long poème qu’il publie à la fin de l’été 1943 sous le pseudonyme François-la-Colère, que son titre affiche comme un conservatoire des gloires françaises et dont les derniers quatrains composent, à partir de l’évocation du passé national, une apothéose et la promesse d’un avenir heureux.

Une évocation de la France

Au sens strict et étymologique, ce poème constitue une é-vocation, c’est-à-dire que le poète appelle et suscite par la parole sous les yeux du lecteur la réalité de son propos, ici l’âme éternelle de la patrie momentanément martyrisée.

La terre : une géographie providentielle

Non seulement le poème prend en charge l’intégrité du territoire national, mais il en fait le signe vivant et éternel de sa vocation humaniste et universaliste : « la géographie » a dessiné la « France de toujours ». Ainsi, sa façade océanique l’a doublement vouée à l’accueil fraternel de l’étranger, parce qu’elle est ouverte « comme une paume » et parce que les « souffles de la mer » ont offert à ce pays « où les vents se calmèrent » une douceur tempérée, à la fois gage et symbole de mesure et d’accueil. C’est de même « au soleil de la diversité » que « les blés et les seigles/ Mûrissent ». Cette diversité des terroirs appelle celle des hommes, celle des expédients, que suggère l’enjambement prolifique des vers 21-22, et celle des ressources morales, dont témoigne le chiasme des vers 17-18 (« à la colombe ou l’aigle »/ « De l’audace et du chant »), ainsi, peut-être, que le choix des rimes croisées. De fait, « De Lille à Roncevaux de Brest au Montcenis », les quatre points choisis pour orienter la France dessinent une croix qui, pour être finalement peu catholique, n’en est pas moins providentielle – in hoc signo uinces.

L’histoire : une geste réunifiée

Dans une concrétion poétique de l’unité nationale qui n’est pas sans rappeler « La Rose et le Réséda » et, plus largement, le parti pris du Crève-cœur, Aragon assume toute l’histoire et toutes les traditions du pays. La citation du Carillon de Vendôme (v. 3[1]) participe de la culture populaire et évoque évidemment une autre occupation et l’épopée libératrice de Jeanne d’Arc ; l’« arc-en-ciel » porté « pour écharpe », auquel l’allégorique « Liberté » paraît apposée, célèbre, au terme prophétique du poème, la Révolution française. La paraphrase de du Bellay[2], et la convocation ambivalente d’une acception désuète, proclament et réalisent en même temps cette volonté : « mon ancienne et nouvelle querelle », lyrisme et épopée, culture savante et culture populaire, passé et avenir. Mais c’est surtout, des cloches à l’Ancien Testament, l’inscription de l’héritage catholique de la France dans le poème, auprès des symboles révolutionnaires (« le déluge » côtoie aux derniers vers le drapeau tricolore) et de l’hommage aux prolétaires (les « travaux » du « peuple » sont des merveilles, miraculeux donc, comme au Mont-Saint-Michel), qui manifeste la volonté du militant communiste de transcender les antagonismes de l’histoire nationale. Le leitmotiv lui-même intègre (en la gauchissant nous l’allons voir) la tradition mérovingienne, régénérée par Louis XIII, d’une France fille aînée de l’Église et consacrée à la Vierge – Aragon semble dire, comme Bonaparte : « De Clovis au Comité de Salut public, je me sens solidaire de tout. »

Louis Aragon en 1945 faisant un discours en hommage aux femmes engagées dans la résistance. © Rue des Archives / AGIP Louis Aragon en 1945 faisant un discours en hommage aux femmes engagées dans la résistance.
© Rue des Archives / AGIP
L’Occupation : le martyre et la promesse

C’est aux prisonniers et aux déportés, dont « Les enfants baiseront [les] mains martyrisées », que s’adresse la dernière section du Musée Grévin. Ils se confondent insensiblement avec la France, elle-même « arrachée aux fantômes » et assimilée à l’arche de Noé, comme avec « sa ville » emblématique, « Paris mon cœur trois ans vainement fusillé »[3]. Ces persécutions, justement, sont vaines ; la rime les contredit. Elles sont rapportées au passé : « Vaisseau sauvé des eaux », la France évoquée est « d’au-delà le déluge », déjà « heureuse et forte ». En vérité, le passé est lui-même gage de l’avenir, l’« arc-en-ciel » révolutionnaire répond de l’horizon, « témoin qu’il ne tonnera plus ». « Il ne restait de ce pays que son langage », écrira Aragon dans la préface de La Diane française : c’est précisément parce que la France de 1943 est occupée et déchirée, parce que le « nid » a été « abandonn[é] » que le poète évoque dans et par le Verbe (lui-même épais palimpseste de son histoire), par-delà un présent adultère mais fugitif, la « France de toujours », une, éternelle et précieuse au monde.

Un(e) hymne patriotique

Le souffle sacré

Ces vers composent une véritable ode patriotique. Le retour du leitmotiv, le choix du quatrain à rimes croisées, l’emploi très régulier de l’alexandrin (toutes choses qui participent aussi d’une fidélité, d’ailleurs assez libre, au patrimoine) créent, autour de l’apostrophe continûment adressée à la France, un rythme entêtant, incantatoire et finalement religieux. L’association de césures marquées et d’enjambements fréquents confère à l’alexandrin ce mouvement ascendant et ce souffle enthousiasmant que l’on trouve chez Ronsard, d’Aubigné[4] ou Hugo, et que renforce encore l’absence de ponctuation. Les répétitions syntagmatiques calées sur ce rythme créent un roulement qui ajoute à cette ampleur, de même que les chiasmes fréquents. Ce mouvement ascendant se retrouve à l’échelle du passage avec le retour de l’allusion à Noé et l’inversion finale du leitmotiv juste après l’acmé de l’évocation révolutionnaire. Précisément, l’écriture très métaphorique, la multiplication des symboles, la convocation par allusions de l’histoire, de la géographie, de la littérature françaises confèrent au poème un caractère à la fois mystérieux et précieux, typique du lyrisme hiératique, qu’il soit pindarique ou biblique.

Un amour total

Comme dans Les Yeux d’Elsa, où se confondaient la patrie et la compagne d’Aragon, le poète aime la France comme une femme. Les « yeux de tourterelles », qui peuvent d’ailleurs constituer une allusion à ce dernier recueil, sont un motif galant et presque pétrarquisant, qui en outre rime avec la « querelle » empruntée au sonnet, assurément élégiaque, de du Bellay. Au reste, dans le même quatrain, le chiasme « Jamais trop mon tourment mon amour jamais trop » place cet amour au cœur de son être, dont il est en même temps l’horizon éternel, si bien que « ma France de toujours » se colore également de cette signification amoureuse ; la composition verbale du vers 24, « Paris mon cœur », confirme le « tourment » empathique du vers 6. Ces possessifs font évidemment écho à celui du leitmotiv, « ma France », où il entre à la fois de la tendresse et de la déférence, tant le salut évoque ici le serment courtois adressé à sa dame par le poète résistant et chevalier servant. Amour tendre, amour éthéré, adoration enfin[5], puisqu’il s’agit là d’un démarquage de l’Ave Maria, et que la France s’en trouve déifiée.

La France transfigurée

On l’a rappelé, l’association de la France à Marie est ancestrale et, pour ainsi dire, inaugurale : le blanc du drapeau en garde le souvenir. Mais ici Aragon les fond purement et simplement l’une en l’autre. De la même manière, la France est elle-même le « Vaisseau sauvé des eaux », expression qui semble évoquer tout à la fois Noé et Moïse. Bien plus, le motif récurrent et protéiforme de l’oiseau (aux vers 4, 5, 8, 12, 13, 17) l’assimile à l’Esprit saint, comme son territoire crucifié l’associe à l’Arbre de Vie. La France n’est plus, chez Aragon, terre chrétienne, c’est au contraire la symbolique chrétienne qui est assujettie à sa geste et à sa bonne nouvelle. Elle est, comme chez Hugo dans La Légende des siècles et dans La Fin de Satan, ou comme chez Michelet, l’agent de la Providence, dont le poète est le prophète (et nous sommes ici dans la septième section du Musée Grévin[6]). Encore n’est-elle pas nécessairement transcendante, elle peut se satisfaire du matérialisme historique : c’est bien dans l’histoire et par la lutte révolutionnaire que l’accueillante Arche française porte l’humanité nouvelle aux rives lumineuses qu’annonce et promet l’« arc-en-ciel » de son étendard.

Pour être engagée, la poésie d’Aragon n’en reste pas moins poétique, elle ne saurait se réduire à une argumentation versifiée, un moyen plus ou moins pervers de persuasion : elle donne à voir, cherche à capter et produire l’essence des choses. Ici, le poète se charge, jusque dans le choix de l’alexandrin, d’un patrimoine, y compris littéraire, dans lequel s’incarne la « France de toujours », qu’il profère et perpétue hors du temps présent, hors de l’Occupation allemande, dans une tradition qui est exactement celle des Châtiments. De fait, comme Victor Hugo dans « Patria », Aragon chante ici, avec un lyrisme à la fois amoureux et hiératique, le mythe d’une France séraphique et émancipatrice, placée (malgré tout), comme le dira Senghor quelque deux ans plus tard[7], « à la droite du Père ».

Romain Vignest

[1]. Il s’agit d’un carillon du xve siècle, celui de l’église Saint-Martin : « Mes amis,/ Que reste-t-il/ À ce Dauphin si gentil ?/ Orléans, Beaugency,/ Notre-Dame de Cléry,/ Vendôme, Vendôme ! »
[2]Les Regrets, IX, « France, mère des arts, des armes et des lois » : « France, France, réponds à ma triste querelle ! » Querelle a ici le sens de « plainte » mais peut, chez Aragon, revêtir les deux acceptions.
[3]. On ne peut guère s’empêcher de songer au « Paris martyrisé » du général de Gaulle et à la « pauvre face informe » de Jean Moulin, dans l’oraison que Malraux prononcera en 1964 : « Ce jour-là, elle était le visage de la France. »
[4]. Cf. Ronsard, Continuation du discours des misères de ce temps ; d’Aubigné, Les Tragiques, I, vers 97 sq.
[5]. Cette multiplicité complémentaire est très hugolienne : qu’on songe à « Patria » (Les Châtiments, VII, 7, dans l’édition de 1870).
[6]. Et il y a sept livres aussi dans Châtiments. Voyez La Légende des siècles, Première série, VI, 2, 1453 ; La Fin de Satan, où l’Ange Liberté délivre les hommes en prenant la Bastille.
[7]. Léopold Sédar Senghor, Hosties noires, « Prière de paix » (le recueil a paru en 1948, mais le poème est daté de janvier 1945).