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Poètes en résistancePoètes en résistance

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Poètes

René Tavernier, « Il y en a qui prient, il y en a qui fuient »
Pistes pédagogiques

« Il y en a qui prient, il y en a qui fuient » est paru en 1943 dans Positions. Dans ce poème, René Tavernier présente une sorte de tableau des différentes attitudes, des différentes « positions » possibles des hommes dans le contexte tourmenté de la guerre et de l’Occupation : c’est alors un sombre tableau de l’humanité et du monde qu’il présente à ses lecteurs.

Un inventaire sans concession

Le ton du constat

La reprise anaphorique de l’expression « il y en a », dans sa simplicité et sa sécheresse, traduit de manière directe toutes les postures que le poète a pu observer durant cette période. Ce dernier – au moins dans la première partie du poème – se fait d’ailleurs discret et son écriture agit comme une sorte de sismographe rendant compte de toute la palette psychologique des individus dans une époque de tension et de trouble : de la fuite (« il y en a qui fuient »), à la quête d’espoir (la prière du vers 1, l’espoir évoqué au vers 4), en passant par la lucidité (« d’autres réfléchissent »), la violence acharnée, l’indifférence (v. 1) ou encore le divertissement, au sens pascalien du terme. Tavernier rappelle la volonté de ceux qui « s’étourdissent » de trouver un autre moyen de fuir l’horrible réalité.

Une humanité éparpillée et repliée sur elle-même

De ce tableau émerge une constante dans la diversité des attitudes présentées : l’incapacité des hommes à s’unir, à faire front ou tout simplement à se parler. Ainsi, certains apparaissent « courbés sur leur silence » – l’attitude physique traduit bien cette idée de repliement – et l’auteur évoque également ceux « qui souffrent, silence sur leur silence » : dans ce dernier passage, l’allitération en /s/ et la répétition du mot « silence » suggèrent parfaitement cette pesanteur séparant définitivement les hommes des uns les autres. Les antithèses brutales vont dans le même sens. L’humanité apparaît alors fracturée, à l’image des vers libres du poète scindés en hémistiches irréconciliables :

« Il y en a qui prient, il y a en a qui fuient,
Il y en a qui maudissent et d’autres réfléchissent, […]
Il y en a qui tuent, il y en a tant qui meurent. »

La prédominance de la cruauté et de la souffrance

Peu d’espoir dans ce poème par conséquent, et ce d’autant plus que peu à peu, c’est la violence des uns et la souffrance des autres qui imposent leur rythme au texte poétique. La deuxième strophe est déjà emplie du champ lexical de la haine avec des expressions telles que « haïssent », « font du mal », « venger ». La violence devient alors un exutoire illusoire compensant une sorte de vide intérieur, un « dénuement ». Mais c’est dans la troisième strophe que la violence atteint son point culminant. Là, il n’est plus question que de « silence », de « souffrance » ou de mort. L’emploi de la rime, loin d’être systématique dans le poème, accentue ce sentiment de noirceur : « silence », « souffrance », « absence » dansent leur ronde infernale.

Un lyrisme douloureux et sans emphase

Ce tableau que propose le poète n’est évidemment pas objectif et ne le laisse pas indifférent. Aussi, manifeste-t-il sa présence en prenant soin cependant de ne pas tomber dans une certaine grandiloquence, défaut qui guette tout poète souhaitant s’engager dans l’Histoire.

Une langue dépouillée

Tavernier use délibérément d’un vocabulaire simple, ne serait-ce que par le retour du présentatif « Il y en a », qui pose la réalité dans sa brutalité sans se soucier de « beau langage ». De même, le niveau de langue peut se faire ponctuellement familier avec des expressions telles que « s’en foutent ». Les phrases sont courtes (réduites à un vers parfois, comme aux vers 13 et 14) ou, si elles sont plus longues, demeurent coupées, saccadées par de multiples virgules comme dans la première strophe.

La présence grandissante du poète

Cette langue dépouillée ne nuit pas à la qualité lyrique du poème, bien au contraire. Plus le texte avance, plus le poète s’inscrit dans son déroulement et nous fait ressentir ses propres émotions. Très effacé de la première strophe, vide de toute trace de la première personne, on l’entrevoit dans la deuxième à travers un jugement sans appel sur le manque de lucidité de certains bourreaux qui « s’abusant eux-mêmes se figurent chanter ». Dans la troisième strophe, on devine également la voix du poète se cachant encore derrière un « nous » collectif. L’indignation de l’auteur se manifeste aussi par de tout petits mots, discrets mais pleins d’émotion si l’on y prête l’oreille : l’adverbe « trop » exprime ainsi son indignation devant les profiteurs en tout genre, tandis que le « tant » (du vers 14) introduit une note pathétique en déséquilibrant la structure du vers dont le second hémistiche se trouve doté de sept syllabes au lieu de six, comme le premier. C’est dans la dernière strophe qu’éclate toute la tristesse du poète qui centre ses derniers vers sur sa propre situation.

Un « je » souffrant et seul

La dernière strophe met ainsi le poète en scène, comme l’indique sans équivoque l’attaque du vers 15, « Et moi », dans lequel le pronom personnel sujet tonique vient signaler l’intrusion du sujet lyrique. Alors le poème se met à ressembler à une sorte de confidence. Tout se passe comme si le poète écrivait ses réflexions au moment même où il les vivait. C’est du moins ce que semble indiquer le déictique « cette » qui met le décor quotidien de l’écrivain sous les « yeux » du lecteur. Ce dispositif rend d’autant plus poignante l’impression de souffrance et de solitude qui émane de cette conclusion : l’omniprésence du champ lexical de la mort, l’allitération en /m/ accompagnant les derniers vers comme un chant funèbre, l’utilisation du participe présent qui a pour effet de donner un sentiment de durée indéfinie, figeant ainsi le poète dans une attitude souffrante, la lancinante reprise anaphorique de « écoutant »… René Tavernier emploie en effet toute la palette des procédés poétiques et rhétoriques afin de traduire en mots ce sentiment d’impuissance et de désespoir qui caractérise cette période. Enfin, le chiasme entre les deux derniers vers (le monde/moi─ moi/le monde) révèle, de manière particulièrement efficace, le lien indissoluble entre la conscience du poète tourmentée et le monde déchiré par l’Histoire « avec sa grande hache ». Ainsi, le poète « mourant cette agonie du monde » – l’emploi inhabituellement transitif du verbe mourir ne manque pas de surprendre le lecteur – ne peut que déplorer la « position » qui est la sienne : le monde meurt et le poète meurt avec lui de manière tragique.

Un poème entre répétition et variations

Ce poème peut donc être perçu comme un magnifique témoignage sur la condition d’un poète engagé observant et déplorant les soubresauts d’un monde ravagé. Pourtant, au-delà de cet intérêt historique, il est aussi une œuvre d’art, dont la réussite tient entre autres à la façon qu’a René Tavernier de combiner habilement des éléments répétitifs et d’autres, qui introduisent des changements.

Des éléments de permanence

Les éléments de permanence sont nombreux et frappent immédiatement l’oreille du lecteur : reprises anaphoriques (v. 1, 2, 4, 11…), rythme binaire (v. 1, v. 2) mettent en relief de brutales antithèses, allitérations et assonances… Tous ces procédés rappellent le principe de l’incantation ou de la prière. Ici cependant, nul espoir ou nulle magie, seulement le retour lancinant de la souffrance d’une humanité égarée et violente. Parmi ces éléments de permanence, on pourrait également observer que, mis à part la première strophe, ce poème est composé de quatrains, structure qui renforce cette impression de retour du même rythme.

Des variations

En revanche, le poète évite la monotonie en introduisant dans son œuvre de subtiles variations, à divers niveaux. Tout d’abord, c’est le vers libre qui donne au texte toute sa souplesse : Tavernier mêle l’alexandrin le plus traditionnel (v. 1) à des vers impairs ou à des mètres encore plus inhabituels comme les vers de treize ou de quatorze syllabes (v. 11 et 14). De même, la rime n’est pas systématique et elle devient particulièrement signifiante quand elle est utilisée comme cela est déjà apparu à propos de la troisième strophe. Enfin, la première strophe se distingue des suivantes dans la mesure où elle est un sizain : l’enjambement entre les vers 5 et 6, qui souligne le bonheur indifférent de certains hommes, achève de la différencier aussi bien dans son ton que dans sa forme. Au-delà de la versification, c’est l’énonciation du poème qui connaît des variations. Le litanique « il y en a » impersonnel et volontairement plat, cède ainsi la place à une apostrophe pathétique à Dieu (v. 13) et à l’irruption lyrique du « je » souffrant dans la dernière strophe. Comme nous l’avons déjà vu, le poème devient ainsi de plus en plus personnel et rejette la monotonie qu’aurait pu engendrer une énonciation toujours semblable.

René Tavernier, on le voit, n’est pas simplement une figure importante de la Résistance : à travers ce poème, il montre un réel souci humaniste et un authentique talent pour la poésie. « Il y en a qui prient, il y en a qui fuient… » n’a donc pas seulement une valeur de témoignage et sa lecture devrait inciter à lire, ou plutôt à découvrir, un poète assez injustement oublié et éclipsé par les grands auteurs de l’époque largement issus du surréalisme. Au-delà de son contexte historique traumatique, un tel poème évoque des sentiments universels dans une langue dont la simplicité ne nuit en rien aux qualités poétiques. Nul doute que la jeune génération trouvera aussi en lui une source de réflexion et d’inspiration.

Jean-Marc Dalby