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Poètes en résistancePoètes en résistance

Louis Aragon René-Guy CadouJean CassouRené CharMarianne CohnRobert DesnosPaul ÉluardPierre SeghersRené Tavernier

Poètes

Robert Desnos, « Ce cœur qui haïssait la guerre… »
Pistes pédagogiques

Les élèves considèrent souvent les textes littéraires comme des assemblages de mots hermétiques et de phrases sans vie, comme des dépouilles du passé qu’ils vont devoir disséquer froidement en trois parties et trois sous-parties. L’enseignant doit trouver l’occasion de faire partager le plaisir du texte, d’enseigner aux élèves qu’une œuvre est quelque chose de vivant qui éclot dans un contexte particulier, qui manifeste un dynamisme interne et perdure grâce à un feuilletage sémantique qui lui permet de survivre au passage des siècles.
La commémoration de la mort de Guy Môquet, le 22 octobre, peut permettre d’ouvrir une parenthèse dans les pratiques pédagogiques « traditionnelles » et d’initier les élèves au plaisir de sentir vivre un texte en quittant les sentiers battus du questionnaire ou du commentaire littéraire. Nous proposons ici une approche plus intuitive, plus sensible, voire plus sensuelle des textes. Celle-ci valorise la promotion d’un devoir de mémoire dans la mesure où elle cherche à toucher tous les élèves en ressuscitant les voix des poètes du passé. Elle permet également à l’enseignant de mettre en lumière l’une des caractéristiques du texte poétique : la musicalité, le travail du rythme.

Les poèmes de Desnos intitulés « Ce cœur qui haïssait la guerre… » et « Le Veilleur du Pont-au-Change » portent en eux une sorte d’élan vital, comme s’ils étaient des corps où bat un cœur. C’est cet axe que nous avons choisi de développer en montrant d’abord la primauté du cœur comme organe vital dans ces deux poèmes, puis l’influence qu’a ce cœur sur la structuration et le rythme du texte. Nous achèverons cette réflexion en nous demandant si les deux poèmes ne fondent pas un art poétique de la poésie résistante et si le cœur n’a pas une valeur symbolique dans les deux textes.

Remarque sur la démarche pédagogique. Le professeur fait ici le choix de convoquer au départ un processus biologique bien connu des élèves : le fonctionnement du cœur. En effet, dans le cadre d’un hommage aux grandes figures de la Résistance, l’enseignant doit créer une démarche qui soit suffisamment abordable pour que chaque élève puisse se sentir concerné.

Présentation des textes

  • « Ce cœur qui haïssait la guerre… » est un poème en vers libres écrit dans la clandestinité pendant la guerre. Il paraît le 14 juillet 1943 dans le recueil L’Honneur des poètes et est signé du pseudonyme Pierre Andier (déporté).
  • « Le Veilleur du Pont-au-Change » est également écrit dans la clandestinité, au début de l’année 1944, un peu avant l’arrestation de Desnos le 22 février. Il sera publié dans L’Honneur des poètes II sous le pseudonyme de Valentin Guillois. Il appelle à la lutte générale contre l’occupant.
Paris. La Conciergerie et le Pont au Change. Eté 1942 
© Roger – Viollet Paris. La Conciergerie et le Pont au Change. Eté 1942
© Roger – Viollet

Le cœur, l’organe vital du corps poétique

Le cœur au cœur du poème

Le motif du cœur est au centre des deux poèmes étudiés. Dans « Ce cœur qui haïssait la guerre… », le mot « cœur » est mis en valeur par un effet d’encadrement : il est présent dans le vers liminaire et dans le vers de clôture. Au cœur du poème, le huitième vers (sur seize) est le seul où le mot « cœur » est répété. Comme si le poème possédait en son centre le principe d’un élan vital. « Le Veilleur du Pont-au-Change » est un poème où la notion de centre est primordiale. Dans les quatre premières strophes du texte, Paris se situe au croisement des quatre points cardinaux et le Pont-au-Change est l’exact milieu entre « la rue de Flandre » au nord, le quai du « Point-du-Jour » à l’ouest, « la Porte Dorée » à l’est et « la Poterne des Peupliers » au sud. Quant au veilleur, il écoute les voix venues des quatre coins du monde (v. 61 à 73), il « veill(e) au cœur de Paris » (v. 20) et veille aussi « sur le monde entier qui nous environne et nous presse » (v. 27). Dans ce poème, le veilleur est assimilé au cœur, à un organe vital qui veille et ne cesse jamais de battre. Le motif du cœur est repris à la rime, au vers 68, dans l’expression « rythmes des poumons et des cœurs ». Il est également présent dans le dernier vers du poème : « Bonjour, bonjour, de tout cœur bonjour ! » Motif omniprésent, le cœur est au cœur des deux textes, a priori dans son sens biologique et concret d’organe vital qui régit et régule la circulation du sang.

Le cœur : organe vital du corps poétique

Dans les deux poèmes étudiés, le mot « cœur » a d’abord un sens biologique. Il est l’organe qui « bat » dès le premier vers de « Ce cœur qui haïssait la guerre… ». Dans « Le Veilleur du Pont-au-Change », les voix et les clameurs qui scandent le texte sont associées métaphoriquement aux « rythmes des poumons et des cœurs » (v. 68).
Comme le cœur biologique, le cœur poétique « se gonfle et envoie dans les veines un sang brûlant » dans « Ce cœur qui haïssait la guerre… ». Ce sang irrigue le poème : le mot apparaît de nouveau au vers 11. Dans « Le Veilleur du Pont-au-Change », le mot « sang » est placé à la rime au vers 33 et au vers 112. L’occurrence du vers 112 invite à formuler une hypothèse intéressante dans le cadre de la problématique choisie, hypothèse qui permet également d’expliquer l’allitération en /v/ qui est filée vers après vers. Relisons le morceau de strophe qui s’étend des vers 104 à 112 :

"Écoutez-nous à votre tour, marins, pilotes, soldats,
Nous vous donnons le bonjour,
[…]
Bonjour de bon cœur et de tout notre sang !

La voix, le cœur et le sang sont étroitement assemblés dans cette citation. Le flux de la voix dans le poème semble analogue au flux du sang dans le corps et l’allitération en /v/ fait entendre, par un effet d’harmonie imitative, ce gonflement et cet écoulement de vie qui animent le corps poétique.

Le cœur est donc bien l’organe qui irrigue de vie les poèmes. Cet élan vital contenu dans les deux textes se manifeste par des effets de rythmes et de construction qui rappellent les pulsations provoquées par chaque contraction cardiaque.

Élan vital, rythme et pulsation

Effet de pulsation : analyse des effets de rythme dans les poèmes

Le poète attire l’attention du lecteur sur l’importance du rythme et du bruit dans les deux poèmes : «  rythme des marées » (v. 2 et 16), «  rythme des saisons » (v. 13 et 16) et «  bruit » dans «  Ce cœur qui haïssait la guerre… », «  rythmes des poumons et des cœurs » (v. 68) et «  fracas » dans «  Le Veilleur du Pont-au-Change ». Les deux poèmes multiplient les jeux et effets sonores et rythmiques où l’alternance binaire domine. On relève notamment de nombreuses reprises anaphoriques en début de vers ou de strophes : «  Ce cœur qui… », «  Je suis le veilleur… », « Je vous salue… », «  bonjour ». On note également un travail de dérivation lexicale entre «  veilleur » et «  veille », entre «  bat », «  combat » et «  bataille » par exemple. Le poète joue sur des effets de gradation des masses syntaxiques : «  au rythme des marées, à celui des saisons, à celui des heures du jour et de la nuit » (v. 2 de «  Ce cœur qui haïssait la guerre… »). On peut encore mentionner la présence d’assonances et d’allitérations. En outre, l’allitération de gutturales dans «  Ce cœur qui haïssait la guerre… » semble reproduire les battements cardiaques. Tout se passe comme si les effets de rythme créés par le poète cherchaient à faire entendre un pouls, un battement primitif et vital, résultat d’une contraction suivie d’une dilatation.

Effet de contraction et de dilatation : analyse de la structure et de l’organisation des poèmes

La structure des poèmes reflète un double mouvement de contraction et de dilatation. Dans «  Ce cœur qui haïssait la guerre… », le vers libre épouse une dynamique binaire de détente puis de crispation. Les vers longs du début et de la fin alternent avec des vers plus brefs au centre du poème. Cette crispation intervient d’ailleurs juste après le vers 3 qui évoque la propulsion du sang dans les veines. Dans «  Le Veilleur du Pont-au-Change », l’effet de contraction et de dilatation naît de l’alternance entre des strophes courtes (quatrains) et des strophes plus longues, entre des vers courts et des vers plus longs.
Cette alternance entre contraction et dilatation est également sensible dans l’alternance syntaxique entre singulier et pluriel. Dans le premier poème, on passe du singulier («  ce cœur », «  la cervelle ») au pluriel («  millions d’autres cœurs », «  millions de cervelles », «  millions de Français »). Dans le second poème, seul le pronom personnel «  Je » apparaît dans les cinq premières strophes. La première personne du pluriel, «  nous », surgit dans la sixième strophe, en même temps que la mention du «  monde entier ». Dans les strophes suivantes, la deuxième personne du pluriel est largement utilisée, associée au terme de «  camarades ». On oscille entre une évocation singulière – «  ma voix » – et une parole plurielle – «  les voix ».
La mise en place d’un système d’amplification est la troisième caractéristique structurelle qui met en scène un double mouvement de contraction et de dilatation. La mention de la «  cloche » et des «  échos » dans le premier texte résume le mouvement général des deux textes, qui procèdent par extensions progressives et circulaires : le «  cœur » puis la «  cervelle », les «  oreilles », la «  ville », la «  campagne », la «  France », les «  millions de Français » dans le premier texte, les rues, les quais et les portes de Paris, la ville tout entière, le «  monde tout entier » dans le second.

Cette amplification du combat singulier à l’éveil de millions de résistants, de la crispation de l’occupé à l’espoir du combattant, c’est l’objectif que se fixent les deux poèmes. Le poème résistant chez Desnos est à l’image d’un cœur qui bat et diffuse une substance vitale. À ce stade, on peut envisager une lecture à voix haute des poèmes par les élèves, lecture qui restituerait la puissance rythmique et l’élan vital que portent en eux les deux textes. On peut alors pousser plus loin la réflexion : Desnos ne délivre-t-il pas dans ces deux textes un art poétique du poème résistant et une vision de la Résistance ?

Le cœur, fondement d’un art poétique du poème résistant et symbole de la Résistance

Rythmes, sonorités et diffusion : principes d’un art poétique du poème engagé

La puissance rythmique des poèmes de Desnos nous invite à les assimiler au « cœur » qui « bat pour le combat et la bataille » du vers liminaire du premier texte. Cette analogie nous conduit à relire les deux textes comme des arts poétiques d’une poésie résistante. Dans cette perspective, un poème engagé se caractériserait par sa portée sonore, par son « rythme » et son « bruit », un rythme et un bruit primitif, naturel, puissant, épique comme « celui des marées et des saisons ». L’autre spécificité du poème engagé est qu’il met en scène, non pas une parole écrite, mais une « voix » audible, « chaude et joyeuse et résolue » (v. 100 du « Veilleur du Pont-au-Change ») qui cherche à diffuser largement un message. C’est pour cette raison que les présents d’énonciation envahissent les textes. Les discours directs et indirects sont également très présents dans les deux poèmes, introduits par des deux points ou par des verbes de parole. Le discours direct met notamment en valeur le mot « Liberté », comme chez Éluard. L’objectif du poète résistant, ce n’est pas d’être lu, c’est d’être entendu, de rassembler autour de sa voix, de persuader de l’intérêt de poursuivre le combat. Le cœur, organe qui diffuse une force vitale dans les membres du corps devient donc, dans les deux poèmes de Desnos, une allégorie de la poésie résistante. Mais il est également un symbole de la Résistance.

Le cœur, un symbole de la Résistance

Dans « Ce cœur qui haïssait la guerre… », le cœur apparaît comme l’exacte antithèse de la violence guerrière. Paradoxalement, ce cœur « envoie dans les veines un sang brûlant de salpêtre et de haine ». Le cœur est un symbole d’amour mais aussi de justice. Or, l’état de guerre justifie qu’il devienne un principe de violence et de haine. « Le Veilleur du Pont-au-Change » revêt le même paradoxe d’un veilleur qui tue : « Je vous dis que je veille et que j’ai abattu un homme d’Hitler » (v. 78). Habituellement, un veilleur protège mais ne tue pas. Or, en période de guerre, protéger équivaut parfois à tuer, comme le suggère le vers 83 : « Et d’autres que moi veillent comme moi et tuent ». Desnos joue ici sur la polysémie du mot : avoir du cœur, c’est aussi avoir du courage.
Le cœur retrouve ici son sens épique. Dans le vers liminaire du poème « Ce cœur qui haïssait la guerre… », l’emploi polysémique du verbe « battre » rapproche les mots « cœur », « combat » et « bataille ». Quelques vers plus loin, le « sang » est « brûlant de salpêtre et de haine ». Le rougeoiement du sang et le rougeoiement de l’incendie se rencontrent au travers de la métaphore. Le cœur a les traits d’un combattant qui résiste aux horreurs de la guerre.
Mais ce que font entendre les deux poèmes, c’est que ce cœur n’est pas le seul à lutter. C’est le chœur des cœurs qui est le véritable symbole de la Résistance, autrement dit, les « rythmes des poumons et des cœurs […] nés de millions de poitrines » (« Le Veilleur du Pont-au-Change », v. 68), ou encore les « millions d’autres cœurs [… qui] battent au même rythme pour la même besogne » (« Ce cœur qui haïssait la guerre… », v. 8 et 9). La Résistance, une même « besogne », un réseau de volontés, un ensemble de cœurs battant pour un même combat, une multitude de vies pour un seul mot d’ordre : Liberté.

Desnos, un cœur qui bat encore, une voix qui vibre toujours et qu’on entend encore, surgie du passé, avec sa force vitale et primitive, qui parle à tous les cœurs.

Mélinée Simonot