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Poètes en résistancePoètes en résistance

Louis Aragon René-Guy CadouJean CassouRené CharMarianne CohnRobert DesnosPaul ÉluardPierre SeghersRené Tavernier

Poètes

Robert Desnos, « Couplets de la rue Saint-Martin »
Pistes pédagogiques

Après avoir participé avec enthousiasme au mouvement surréaliste, et notamment à ses expériences oniriques, Desnos s’en éloigne à partir de 1927. Il ne partage pas les convictions politiques de plusieurs poètes de ce mouvement. Lorsque la France est occupée, c’est donc en franc-tireur qu’il entre dans la lutte clandestine. Son militantisme affleure aussi dans son œuvre poétique, notamment dans le recueil États de veille publié en 1944, d’où est extrait « Complainte de la rue Saint-Martin ».

Corpus de textes du XXe siècle sur le thème de l’engagement militant et fraternel
  • Robert Desnos, « Couplets de la rue Saint-Martin » (1942)
  • Joseph Kessel et Maurice Druon, le « Chant des partisans » (ou « Chant de la Libération »)
  • Louis Aragon, « La Complainte de Robert le diable », extrait du recueil Les Poètes publié en 1960
  • Jean Ferrat, la chanson « Camarades » (janvier 1970)

Perspectives d’étude

  • L’analyse des relations entre forme et signification permettra de faire saisir aux élèves la spécificité du travail poétique sur le langage.
  • Le registre lyrique
  • Lyrisme et militantisme

Étape 1 : découverte du corpus

1. Contextualisations historique et littéraire des quatre textes

Travail de recherche à demander aux élèves, en travail à la maison.

2. Mise en perspective des quatre textes

Relevez les points communs
Comment s’exprime la présence du poète ?

  • Desnos écrit son poème à la 1re personne et parle de son ami à la 3e personne, ce qui est peut-être une forme de pudeur.
  • Kessel et Druon s’adressent d’abord par l’apostrophe (« Ami, entends-tu… »), à la 2e personne du singulier, à chaque auditeur (ce chant a d’abord été composé pour être l’indicatif d’une émission diffusée depuis l’Angleterre ; il sera ensuite parachuté par les avions de la Royal Air Force sur la France occupée). Puis les deux auteurs utilisent la 2e personne du pluriel pour inciter à la levée en masse, à l’action collective. Ils s’incluent dans cette lutte grâce au pronom personnel « nous » et à l’adjectif possessif « nos ».
  • Aragon écrit cette complainte à la 1re personne et s’adresse directement à Desnos par le tutoiement de l’intimité que même la mort n’a pas interrompue.
  • Ferrat utilise aussi le tutoiement, celui de la proximité de ceux qui s’engagent dans le même combat politique. En revanche, aux vers 14 et 15, en colère contre l’apathie des communistes français lors de la mise au pas de Prague par les Soviétiques, il passe au vouvoiement pour marquer sa critique.

Quel est le thème commun à ces textes ?
On développera par exemple le thème de l’amitié dans la lutte.

Étudiez les invariants

  • Figures rhétoriques de l’insistance
    • Présence d’anaphores :
      Desnos : « Je n’aime plus » ; Aragon : « Je pense à toi », « Quand le vent, quand le soleil, quand la lune… » ; Kessel-Druon : « Ami, entends-tu… », « Ohé les tueurs, Ohé saboteurs » ; Ferrat : « Pendant des années », « Que venez-vous faire… ? », « C’est un nom terrible… ».
    • Refrains :
      Desnos : le distique « Je n’aime plus […] l’a quittée » ; Aragon : le quatrain « Je pense à toi Desnos […] siècle saigne. » ; Ferrat : « C’est un joli nom Camarade/ C’est un joli nom tu sais ».
  • Figures rhétoriques de la ressemblance
    • Champ lexical de l’amitié :
      dans les textes du corpus, relevez les occurrences du champ lexical de l’amitié : « Ami », « copain », « ami », « frère », « camarade », « compagnon », « frère ». Expliquez les nuances de sens de ces termes.
  • Simplicité du vocabulaire et de la syntaxe
    Étudiez la proportion des phrases indépendantes (par exemple, onze phrases indépendantes sur quatorze chez Desnos).

Étudiez les différences

  • Certains textes sont en vers réguliers, d’autres en vers libres. Quels sont les effets produits ?
  • Les poèmes de Desnos et d’Aragon sont ancrés dans Paris. Montrez qu’il s’agit plus que d’un simple décor.
    Dans les deux poèmes, la présence de l’ami disparu s’incarne douloureusement dans les rues de Paris et le partage des actes de la vie quotidienne.
    Dans le poème de Desnos, sont évoqués la rue Saint-Martin, ainsi que des églises et des monuments du même IVe arrondissement. La vie simple des deux amis est rappelée par le vin et la chambre partagée.
    Dans le poème d’Aragon, le poète commence par évoquer des lieux liés à son ami Desnos :
    « Debout sous un porche avec un cornet de frites
    Te voilà par mauvais temps près de Saint-Merry »
    ou
    « O la gare de l’Est et le premier croissant
    Le café noir qu’on prend près du percolateur ».
    Les vers égrènent ensuite de nombreux autres lieux : le Sacré-Cœur, le Pont-au-Change (allusion au poème « Le Veilleur du Pont-au-Change » de Desnos), le bois de Boulogne.
    Le cadre évoqué par Desnos est un cadre restreint, resserré, intime. Celui d’Aragon s’ouvre aux larges horizons de toute la capitale. Aragon cite en particulier des lieux emblématiques, comme le Panthéon, à travers lesquels il rend hommage au génie poétique de Desnos, son ami disparu.
  • Le texte de Kessel et Druon se distingue des trois autres par son incitation à la violence. Démontrez cet aspect en étudiant le champ lexical des armes et de la violence. Vous identifierez le mode le plus utilisé à partir du vers 5 et vous analyserez l’effet qu’il produit.

Travail d’écriture : la question de corpus

Quel est le registre dominant dans chacun des textes du corpus et en quoi participe-t-il au lyrisme des poèmes ? Justifiez votre réponse par des analyses précises des procédés propres à ce registre. Vous définirez les effets produits sur le lecteur.

Étape 2 : lecture analytique du poème de Robert Desnos

La brève existence de Robert Desnos (1900-1945) est encadrée par les deux guerres mondiales : ses choix politiques et poétiques s’en ressentent. Poète surréaliste, passionné par cette forme de création qui joue avec le rêve et l’inconscient, il s’éloigne des choix politiques de ses amis surréalistes. Durant l’Occupation allemande, il entre dans l’action clandestine et son œuvre devient engagée. Est-ce le cas du poème « Complainte de la rue Saint-Martin » ? Cette évocation pudique de la disparition d’un ami résistant va-t-elle se faire « militante » ? Le poète va-t-il rester dans le cadre de la poésie intime ?

Une chanson des rues

Desnos donne à son texte la forme simple et populaire d’une chanson des rues. Son poème en a le naturel. Sur quatorze phrases, onze sont des indépendantes, un peu comme dans le langage oral. Le vocabulaire est accessible à tous, presque volontairement plat (on relèvera, par exemple, l’utilisation, à plusieurs reprises, du présentatif « c’est »). Par ailleurs, le lexique est concret (« voir », « vin », « partager », « chambre »).
Desnos désire que son poème s’ancre dans la mémoire de ses lecteurs aussi facilement que les chansons. Plusieurs vers reviennent, comme un refrain.

« Je n’aime plus la rue Saint-Martin
Depuis qu’André Platard l’a quittée. »

Le vers « C’est mon ami, c’est mon copain » est répété à deux fois.
Quant au vers « Je n’aime plus la rue Saint-Martin », utilisé seul ou avec une subordonnée temporelle, il revient à cinq reprises sous forme anaphorique. Ces retours donnent ainsi un rythme lancinant au poème, rappelant la tristesse obsessionnelle du poète.

La douleur de la séparation

L’attachement à Paris et la tendresse pour son ami sont associés dans cette complainte qui est aussi, comme son nom l’indique, l’expression d’une souffrance.
D’abord la disparition de son ami a touché Desnos par sa brutalité. C’est cette fulgurance qu’évoque la brièveté de l’octosyllabe « Il a disparu un matin ». Le verbe « disparaître » confère un aspect presque surnaturel à l’absence d’André Platard. Les monosyllabes du vers « On ne l’a plus revu dans la rue Saint-Martin » soulignent aussi cette rapidité.
De plus, le mystère pèse sur cette disparition. Desnos ne nous dit rien de l’engagement politique de son ami, peut-être en ignore-t-il la teneur ? Peut-être veut-il faire planer le doute ? Le vers « Ils l’ont emmené, on ne sait où » est angoissant. Qui sont les agresseurs ? La milice ? Les Allemands ? Le rythme binaire de ce vers accentue l’anomalie de la deuxième partie, dans laquelle nous nous attendrions à trouver une destination précise. La brutalité des monosyllabes (« on ne sait plus rien ») montre que le doute amplifie l’angoisse de Desnos. Le lecteur perçoit la colère contenue dans les derniers vers. « Pas la peine d’implorer les saints » puisque même les saints tutélaires de ce IVe arrondissement où le poète aimait se promener avec André Platard ne pourront rien pour lui. La formule « pas la peine », brutale, sans verbe, suggère son renoncement.

La pudeur de cette plainte

Desnos n’a plus l’espoir de revoir André Platard mais sa plainte est contenue.
C’est de façon simple et détournée qu’il évoque leur amitié. Le vers « C’est mon ami, c’est mon copain » montre sa volonté de parler avec simplicité de leur relation. Le terme « copain », plus populaire et moins fort qu’ami, veut tenir à distance l’épanchement larmoyant. Le présent de ces présentatifs montre que ce sentiment est vivace dans son cœur même si l’espoir s’éloigne, comme le révèle l’imparfait pessimiste de « nous partagions ».
Son attachement pour André, il le cache derrière son amour de Paris. En répétant qu’il n’aime plus Paris, c’est son désespoir sentimental qu’il veut cacher. C’est aussi de façon pudique qu’il avoue ne plus avoir goût à rien. L’expression « pas même le vin » souligne sa mélancolie devant les petits plaisirs perdus. De même, sa colère contre les responsables est contenue. Les bourreaux sont juste signalés par le plus vague des pronoms « ils ». Le massacre – plus d’un millier d’exécutions – qui a eu pour cadre le mont Valérien est évoqué de façon très atténuée dans le vers « Pas même Valérien qui se cache sur la colline ». Seul le verbe connote une action honteuse, clandestine. Plutôt qu’aux vrais responsables, le poète s’en prend aux saints des monuments qu’il côtoyait dans ses balades avec André Platard : la tour Saint-Jacques et les églises Saint-Merri, Saint-Gervais et Saint-Martin.

Simple et naturel comme une chanson des rues, ce poème évoque à la fois un ami perdu, un bonheur disparu et la présence d’un ennemi mystérieux et cruel. Il s’apparente plus au lyrisme intime qu’à la poésie militante, même si l’ami André Platard était un résistant, même si Desnos, lui aussi, s’engagea dans la lutte active. Il est ensuite possible d’ouvrir sur le texte d’Aragon, « Complainte pour Robert le diable ».

Travail d’écriture : travail à la maison
Rédigez l’introduction ou la conclusion de la lecture analytique du poème de Robert Desnos.

Corinne Champougny