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Poètes en résistancePoètes en résistance

Louis Aragon René-Guy CadouJean CassouRené CharMarianne CohnRobert DesnosPaul ÉluardPierre SeghersRené Tavernier

Poètes

Robert Desnos, « Demain »
Pistes pédagogiques

Un témoignage aux allures de profession de foi

Présence du « Je » lyrique : l’expérience intime

Poème écrit à la 1re personne (« Je » et « nous »), avec une forte implication du locuteur dans le discours. Le vocatif « ô » (v. 2) souligne l’investissement affectif du locuteur. De façon similaire, l’utilisation des modalisateurs (« trop de », v. 5) et de certains adverbes (« enfin », v. 12) accentuent la conviction personnelle.

On souligne la présence des verbes de perception dans la première strophe (« pressenti », v. 2, « souffrant », v. 3), doublés du champ lexical de la douleur (« souffrant », « entorses », v. 3, « gémir », v. 4). Ces procédés mettent en exergue l’évocation de l’intime par le poète.

Le poète s’affirme également comme témoin (« Nous témoignons », v. 9). Il donne donc à voir sa réalité au lecteur.

La description de l’attente

On sera attentif à la présence des verbes d’action qui renvoient aux principales activités des résistants : l’attente et l’observation (« veiller », v. 6 ; « garder », v. 6 ; « guetter », v. 11).

Les verbes « vivons » (v. 5) et « parlons » (v. 7) sont atténués par leurs compléments « à la veille » (jeu de double signification qui évoque le moment juste avant le lendemain ou l’état d’attente) et « à voix basse » (qui marque l’insistance sur la clandestinité : l’action se cantonne ainsi à l’attente et au silence).

Dans la deuxième strophe, le présent itératif insiste sur le caractère routinier de cette vie clandestine, tandis que l’utilisation d’une seule et même longue phrase, scandée par l’allitération en / v /, marque la pesanteur de cette vie.

Mais depuis trop de mois nous vivons à la veille,
Nous veillons, nous gardons la lumière et le feu,
Nous parlons à voix basse et nous tendons l’oreille
À maint bruit vite éteint et perdu comme au jeu.

La force de l’espoir

Arrêt sur la notion de « veille ». On remarque la différence avec le mot « hier » (se référant au passé) en ce que veille sous-entend l’idée d’un lendemain (donc se réfère plutôt à l’avenir), en ce sens l’emploi de ce substantif marque l’espérance.

En parallèle, le mot « demain » (v. 2), métaphore de l’espoir, est renforcé par le vocatif « ô » (qui évoque une sorte de divinisation) et le tutoiement (personnification).

Mise en valeur des termes du champ lexical de l’espoir, mis à la rime : « espoir » (v. 2) et « encore » (v. 9), qui répond à « aurore » (v. 11) et laisse à penser que d’autres aurores se lèveront. Cet effet est renforcé par les rimes à l’hémistiche dans la première strophe : « cent mille ans » (v. 1), répond à « souffrant » (v. 3) qui est l’expression de la longue douleur subie, tandis que « demain » (v. 2) répond à « Le matin » (v. 4), à ce nouveau jour. Il conviendra de noter l’utilisation irrégulière de la majuscule pour insister, notamment, sur le caractère unique de ce jour tant attendu.

L’hyperbole – « Âgé de cent mille ans » (v. 1) – marque une espérance qui fait fi de la raison et de la mort. L’espoir du poète devient donc une véritable foi en l’avenir. L’allégorie du temps – « vieillard souffrant de multiples entorses » (v. 3) – accentue cette image optimiste de l’entorse, douloureuse mais guérissable.

Une exhortation à la résistance

Les marques du discours argumentatif

Un discours très organisé :

  • première strophe, l’engagement personnel ;
  • deuxième strophe, la description des activités de résistance ;
  • troisième strophe, l’affirmation de l’espoir.

Après avoir posé son engagement dans les deux premiers vers (« J’aurais encore la force de t’attendre, ô demain »), le poète développe ensuite ses motivations (repérer les deux connecteurs logiques, « Mais » et « Or », placés en début des strophes 2 et 3).

Enfin, le poème se présente comme une démonstration : « prouvera » (v. 12). Ce verbe est conjugué au futur simple (marque la certitude, par opposition au conditionnel, « j’aurais », v. 1), ce qui montre que le poète est de plus en plus convaincu, et donc convaincant, au fur et à mesure de son discours.

Une vision manichéenne

L’aurore contre les ténèbres :

  • au vers 4, « matin » à l’hémistiche s’oppose à « soir » à la rime ;
  • « la lumière et le feu » (v. 6) s’oppose à l’adjectif « éteint » (v. 8) ;
  • « nuit », à l’hémistiche du vers 9, s’oppose à « jour » à l’hémistiche du vers suivant.

En somme, la mise en évidence d’une période qui serait celle de l’obscurantisme (l’Occupation), en opposition avec le temps de la libération attendue.

On remarque aussi l’absence de l’évocation du présent. Le terme n’arrive qu’à la fin du poème et après un verbe au futur, « prouvera », sans doute le présent n’est-il pas encore d’actualité. Le temps est comme suspendu entre cet état de veille déjà décrit (un présent « étouffé ») et le lendemain espéré. Il est scandé par la seule succession de la longue nuit passée et de l’aurore à venir.

Comme tout discours argumentatif, voué à entraîner l’adhésion du lecteur, ce poème marque donc sa subjectivité en proposant une vision volontairement manichéenne de la réalité : il n’y a pas d’autre solution que de tendre vers la lumière de « l’aurore » (v. 11), et donc de résister.

Max Ernst : « Le rendez-vous des amis ». Huile sur toile.1922. 
Musée Ludwig. Cologne.
© akg – images
© ADAGP Paris 2010 Max Ernst : « Le rendez-vous des amis ». Huile sur toile.1922.
Musée Ludwig. Cologne.
© akg – images
© ADAGP Paris 2010
L’appel à l’action collective

Le « Je » disparaît progressivement derrière un « nous » à travers lequel la volonté du poète est de montrer qu’il n’est pas seul dans sa démarche. « Nous » représente alors « Je » + « eux », cette unité de la résistance, cet ensemble d’hommes qui joignent leurs forces pour résister.

Mais « Nous » peut aussi être « Je » + « eux » + « toi ». L’utilisation de la première personne du pluriel permet donc d’inciter le lecteur à se joindre à l’action collective. Martelé à huit reprises tout au long du poème, créant ainsi une assonance avec le mot « jour », ce nous sujet s’inscrit dans l’esprit du lecteur jusqu’à devenir une évidence.

Le poète prend ici le rôle, cher à Victor Hugo, de « guide des peuples » : militant, il est celui qui exhorte au rassemblement pour un avenir meilleur.

Un chant universel

Le brouillage énonciatif

Anonymat du « Je » et du « nous » : qui sont ces résistants ? Le poète ne le précise à aucun moment.

Aucune désignation non plus des « ennemis » contre qui le locuteur et ses compagnons luttent ou se protègent.

Toute référence spatio-temporelle précise est bannie du poème, créant un univers quasi abstrait. Le temps s’articule entre une longue nuit et « demain », sans plus de précisions historiques ou factuelles. L’espace disparaît complètement.

Une écriture décontextualisée

Un poème de forme très classique (quatrains, alexandrins, même schéma de rimes croisées, alternance de rimes masculines et féminines, nombreuses césures à l’hémistiche) qui peut être perçue comme une référence à un patrimoine littéraire ancien et commun.

Pourtant, des libertés sont prises avec la versification :

  • un rejet entre les vers 1 et 2 permet de mettre en évidence le verbe « attendre » ;
  • un second rejet entre les vers 3 et 4 met en valeur le verbe « gémir » ;
  • des enjambements (vers 7-8, 9-10 et 11-12),

Tous ces procédés créent des ruptures de rythme significatives dans la lecture du poème. Le choix d’une écriture poétique qui renvoie aussi bien au classicisme qu’à la modernité interdit ainsi de rattacher le poème à une période précise, à une époque déterminée.

La volonté de s’adresser au plus grand nombre

Un poème très simple en apparence puisqu’il est court et utilise un lexique courant, des images simples (le topos du temps, l’opposition du jour et de la nuit, etc.). Le rythme naît de sa forme classique. Ces composantes permettent une compréhension et une mémorisation rapides (les élèves peuvent aisément apprendre ce poème et le réciter avec assez d’aisance). On retrouve ici le souci de Desnos de toucher tous les milieux, du plus érudit au plus populaire.

La référence au contexte particulier de l’Occupation allemande durant la Seconde Guerre mondiale est donnée uniquement par les dates d’écriture et de parution de l’œuvre. La spécificité de cette situation s’efface derrière l’universalité du message. Il s’agit de s’adresser à tous les hommes, de tout temps et en tout lieu, dès qu’ils sont confrontés à la nécessité de résister contre l’oppression.

Enfin, le mystère énonciatif et les libertés que prend le poète avec le rythme des vers lui permettent aussi d’échapper à la censure : sans désigner directement, il porte l’accent sur certains mots lourds de sens en jouant sur la césure, les rejets et la rime. Chacun trouve alors la résonance qu’il veut au poème, sans que le poète ne puisse pour autant être attaqué.

Laure Texier