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Pour mémoirePour mémoire

Jean Moulin, un héros de l’ombre

Premiers combats

Document 4

Le major von Gütlingen et Jean Moulin dans les jardins de la préfecture de Chartres

Le major von Gütlingen et Jean Moulin dans les jardins de la préfecture de Chartres (fin juin 1940).
© Collection particulière Escoffier. Musée du Général Leclerc / musée Jean Moulin – Établissement public Paris Musées.

Le Feldkommandant von Gütlingen vient de prendre ses fonctions lorsqu’il demande à Jean Moulin de poser avec lui dans les jardins de la préfecture de Chartres. Mis à la retraite peu de temps après, sans doute pour n’avoir pas pleinement partagé l’idéologie nazie, il saluera le courage et la dignité du préfet d’Eure-et-Loir : « Je vous ai estimé comme Français, vous m’avez estimé comme officier allemand, chacun de nous devait servir sa patrie. » 

Suggestions d’activités 

> En troisième et en première, l’enseignant peut contextualiser le document en expliquant aux élèves de quelle manière Jean Moulin, au cours du mois de juin 1940, a servi la France ; il fera remarquer aux élèves l’écharpe portée par Jean Moulin, qui dissimule les cicatrices laissées par sa tentative de suicide peu après son emprisonnement par les Allemands.

> Dans le secondaire mais également en primaire, le professeur peut en outre demander comment, sur le cliché, s’exprime la méfiance des deux hommes l’un envers l’autre ; il convient alors de faire relever aux élèves la distance qui sépare le militaire allemand du haut fonctionnaire français. 
Celui-ci, bien loin d’être accablé, affiche, malgré des traits apparemment tirés, un air décidé que l’on retrouve sur les rares portraits de lui postérieurs à 1940 ; deux jours avant l’entrée de la Wehrmacht dans la ville, il écrivait déjà à sa mère et à sa sœur Laure à Montpellier : « Je suis sûr de notre victoire prochaine – grâce à un sursaut d’indignation du reste du monde et à l’héroïsme de nos soldats – viendra me délivrer. » 

Document 5

 « Signez, me dit l'officier blond, où vous serez ce qu'il vous en coûte de narguer des officiers allemands. »

Comme je ne me résous pas à me pencher pour prendre la plume, je reçois entre les omoplates un coup qui me fait chanceler. C’est l’officier qui se trouver derrière moi qui m’a frappé violemment avec le canon de son arme.

Je proteste contre ces odieux traitements : « On m’a amené ici pour voir le général ? C’est avec lui que je veux traiter. »

Mon appel au général est accueilli par des rires bruyants accompagnés de plaisanteries en allemand que je n’arrive pas à saisir.

« Il n’est plus question du général, me dit enfin le jeune officier blond, mais nous allons vous conduire à un autre officier », et il appelle un des fonctionnaires de l’entrée auquel il donne un ordre. Le soldat me saisit par l’épaule et me pousse, plutôt qu’il ne me dirige, vers une autre pièce de la maison. Comme à son gré, je ne franchis pas assez vite le seuil de cette pièce, il m’assène un tel coup de crosse dans les reins que, cette fois, je m’affale sur le plancher. Avant que j’aie eu le temps de me relever, des coups de botte pleuvent sur moi. C’est l’officier à qui l’on m’a conduit qui vient de me frapper ainsi.

Je me demande si j’aurai la force de me remettre sur pied.

Devant moi, j’ai maintenant l’officier blond qui nous a suivis, l’officier qui m’a reçu à coups de botte, et le soldat, baïonnette au canon.

Le petit officier blond, que j’appelle désormais mon bourreau n° 1, fait un geste au soldat qui pointe sa baïonnette sur ma poitrine en criant en allemand : « Debout ! »

Dans un sursaut douloureux, je me redresse. J’ai terriblement mal. Je sens que mes jambes me portent difficilement. Instinctivement je m’approche d’une chaise pour m’asseoir. Le soldat la retire brutalement et me lance sa crosse sur les pieds. Je ne peux m’empêcher de hurler :

« Quand ces procédés infâmes vont-ils cesser ? dis-je après avoir repris quelque peu mes esprits.

– Pas avant, déclare mon bourreau n° 1, que vous n’ayez signé le "protocole". Et, à nouveau, il me tend le papier.

Moi. – Je ne comprends pas que vous vous acharniez ainsi et surtout que vous vous abaissiez à de pareilles méthodes. J’ai été soldat, moi aussi, pendant la grande guerre, et j’avais appris à respecter le soldat allemand. Mais la besogne que vous faites en ce moment déshonore votre uniforme.

À ces mots, les deux officiers bondissent sur moi en me criant qu’ils ne se laisseront pas injurier.

L’un deux, celui qui m’a frappé lorsque j’étais à terre, un grand brun au corps d’athlète et à la face de brute, m’a saisi à la gorge et me serre à m’étouffer. Sur l’intervention de mon bourreau n° 1, il me lâche enfin.

Pendant que je retrouve péniblement mon souffle, continuent à fuser, à mon adresse, en français et en allemand, de grossières injures.

Ils me traînent maintenant jusqu’à une table où a été placé le « protocole ».

Moi. – Non, je ne signerai pas. Vous savez bien que je ne peux pas apposer ma signature au bas d’un texte qui déshonore l’armée française.

Mon bourreau n° 1. – Mais il n’y a plus d’armée française. Elle est vaincue, lamentablement vaincue. La France s’est écroulée. Son gouvernement a fui. Vous n’êtes plus rien. Tout est fini.

Jean Moulin, Premier Combat, 1947 © Les Éditions de Minuit.

Pendant l’hiver 1941, dans le calme de l’appartement montpelliérain familial, Jean Moulin prend le temps de raconter par écrit l’entrée de l’armée allemande à Chartres et les pressions subies pour le contraindre à signer un « protocole » accusant à tort d’exactions des soldats coloniaux de l’armée française. Il confie ensuite le manuscrit à sa sœur Laure qui, à la Libération, le fera publier aux Éditions de Minuit sous le titre Premier Combat.

À partir du texte original, le comédien Jean-Paul Zennacker a conçu dans les années 1990 un spectacle vivant dans lequel il prête sa voix à l’ancien préfet. L’extrait proposé raconte le début du face-à-face entre Moulin et ses deux bourreaux qui, pour lui arracher son paraphe, lui assènent plusieurs coups violents.

Suggestions d’activités 

> En primaire, où le réalisme du texte peut choquer, l’étude peut se concentrer sur les arguments du préfet : protocole « mensonger » et préservation de l’honneur de l’armée française.

Le document offre plus de possibilités avec des élèves de troisième et de première, avec qui l’enseignant peut relever les violences subies par le préfet et le champ lexical de la douleur. Les propos antisémites des soldats sur l’ancien ministre et député Georges Mandel font écho aux lois de Nuremberg et sont l’occasion de rappeler la nature raciste du régime nazi.

> Au collège et au lycée, une réflexion sur l’interprétation de Jean-Paul Zennacker peut être menée conjointement avec le professeur de français. Les changements de ton et de rythme du comédien sont en effet nombreux et toujours justes, contribuant à installer sur la scène une tension dramatique qui sert le texte.  

Documents 6 et 7

Faux papiers de Jean Moulin (1941)

carton d’invitation par galerie Romanin (1942

Faux papiers de Jean Moulin (1941) et carton d’invitation pour l’exposition autour de peintres modernes organisée par la galerie Romanin à l’occasion de son ouverture (1942).  
© Legs Sasse. Musée du Général Leclerc / musée Jean Moulin – Établissement public Paris Musées.  

À partir de 1941, Jean Moulin vit dans une semi-clandestinité : pour Vichy, il est en effet un préfet relevé de ses fonctions qui vit désormais du produit de ses terres à Saint-Andiol ; lors de ses fréquents déplacements à la rencontre des résistants, il est Joseph Mercier, professeur, ou encore Jacques Martel, peintre décorateur.

Se sachant particulièrement surveillé pour avoir refusé, en mai 1942, un poste important proposé par Vichy, l’ancien préfet d’Eure-et-Loir imagine une couverture destinée à brouiller un peu plus les pistes : ce sera la galerie d’art Romanin, dont les portes ouvrent à Nice en février 1943 et qui, sous couvert de la vente de tableaux, lui permet de justifier ses allers-retours vers Lyon et Paris. Au quotidien, le magasin est géré par une amie de Jean Moulin, Colette Pons ; grand amateur d’art, Rex parvient à dégager du temps pour acquérir des toiles et les lui confier.

Suggestions d’activités 

> En primaire, le professeur peut comparer une photographie de Jean Moulin antérieure à 1941 avec celle qui figure sur les faux papiers et ainsi relever le changement d’apparence. 

> Les élèves de troisième et de première, éventuellement à la suite d’un travail interdisciplinaire, peuvent être interrogés sur la nature du premier document : sa rédaction en anglais indique qu’il s’agit du visa demandé en 1941 par Jean Moulin pour pouvoir aller à Londres rencontrer le général de Gaulle. 

> Avec tous les niveaux, l’enseignant peut aussi faire repérer la date d’inauguration de la galerie et resituer l’événement dans la vie résistante de Rex : présent à l’ouverture de la galerie qui porte son nom d’artiste, il quitte à nouveau clandestinement la France trois jours plus tard…