Le 14 juillet 1880, l’ancrage des rituels
La journée s’organise autour de deux éléments principaux le défilé militaire, l’ensemble des festivités populaires. Nous proposons d’associer deux documents de nature différente pour un même événement, avec mise en parallèle de la peinture et de la photographie. La peinture a-t-elle un avenir quand la photographie propose de fixer le réel ? Les deux documents imagent une partie des festivités du 14 juillet 1880, la cérémonie militaire, à l’hippodrome de Longchamp.
A. La place de l’armée
Jean-Baptiste Detaille (1848-1912), Remise de ses nouveaux drapeaux et étendarts à l’armée française sur l’hippodrome de Longchamp, le 14 juillet 1880, huile sur toile réalisée entre 1880 et 1881, 2,615m x 4,890m, Paris, musée de l’Armée, (C) Paris-Musée de l’Armée, Dist. RMN/ Hubert Josse
Édouard Detaille est né à Paris en 1848. Il y meurt en 1912. La chose militaire le poursuit dans sa famille comme dans ses études, il est l’élève de Meissonier. Detaille est connu pour des peintures militaires comme Le Rêve (1888), et devient peintre d’histoire, ancré dans les mouvements réaliste et naturaliste. Soldat engagé dans la guerre de 1870, participant aux combats pour défendre Paris, il en tire des sujets de toiles dont certaines furent censurées dans les années 1870 comme offensantes pour l’Allemagne. Cette censure du gouvernement conservateur lui offrit la sympathie des républicains. Au début des années 1880, il parcourt avec les troupes coloniales les territoires conquis avant d’entrer dans un cycle obsessionnel sur les campagnes napoléoniennes. Puis il nourrit d’un cycle républicain le Panthéon devenu en 1885 le temple civique des grands hommes.
Le tableau présenté ici répond à une commande pour le salon de 1881, dans une version refaite en 1885, car la première ne convenait ni à l’auteur, ni à la critique. En 1880, le Champ-de-Mars a été abandonné au profit de l’hippodrome de Longchamp, en arrière-plan de l’action présentée avec au loin le mont Valérien. L’angle de vue pris par le peintre permet de confronter les principaux acteurs de la cérémonie de remise des drapeaux.
À droite, les présidents des institutions clés (République, Chambre des députés, Sénat), des membres du gouvernement, des élus de la Nation, des délégations étrangères ; à gauche, les chefs militaires du pays. Sur l’estrade le président de la République Jules Ferry, celui de la Chambre Léon Gambetta, celui du Sénat Léon Say, debout, font face aux militaires à cheval qui saluent. La peinture montre la fin de la remise, les régiments ayant déjà reçu leurs insignes et se préparant au défilé de clôture, visible au second plan.
Arrivés au pouvoir, les républicains décident de prendre en main une armée jugée hostile au régime. Le général Farre, qui offre des garanties républicaines, est ministre de la Guerre, refonde les relations entre pouvoir et armée. Les vieux drapeaux de 1871 (en laine) sont remplacés par de nouveaux étendards (terme de cavalerie) ou drapeaux (infanterie) avec des formules génériques affirmant les natures du régime et celle des missions des régiments : « République française », « Honneur et Patrie », les listes des batailles des régiments. La hampe du drapeau se termine par une pointe avec l’inscription « R.F. ». Le 14 juillet 1880 est une fête de redressement. La perte des drapeaux dans la guerre de 1870 a provoqué un traumatisme profond que la cérémonie chargée de symboles doit effacer.
Le pouvoir politique, au nom de la Nation, investit l’armée, émanation de la Nation, de la mission de la protéger, de la représenter, de remplir les missions qui lui sont dévolues. Ce moment de la fête civique du 14 Juillet est une étape importante dans la construction du lien entre l’armée et le peuple. Le 14 Juillet est bel et bien une fête patriotique.
Pierre Petit, photographie de la revue de Longchamp du 14 juillet 1880, © collection JD,
www.military-photos.com
Pierre Petit, né en 1831 dans le Var, est un photographe, portraitiste, figure majeure de la photographie du XIXe siècle au même titre qu’un Nadar, beaucoup plus connu que lui. Nous lui devons de multiples clichés célèbres du XIXe siècle sans savoir toujours qui en est l’auteur. Il appartient à ces photographes qui ont laissé les nouvelles traces, témoignages de faits passés au même titre qu’Alexandre Gardner pour la guerre de Sécession.
Ses études le portent vers la technique photographique, il s’installe à Paris en 1858 et se spécialise dans les portraits pour les institutions (facultés, lycées, épiscopat…) mais aussi des artistes et personnalités, dont un célèbre portrait d’Hector Berlioz, ou encore des photographies de la statue de la Liberté dans ses ateliers.
En 1867, la commission du second Empire en fait son photographe officiel pour l’exposition universelle. Il photographie le siège de Paris, des événements de la Commune en 1871.
La photographie prise ce jour montre le passage des troupes de cavalerie devant la tribune officielle après la remise des drapeaux. Les troupes saluent les élus, présentent les drapeaux.
B. Le 14 juillet 1880, place de la République, par Alfred Roll
Alfred Roll (1846-1919), 14 juillet 1880, huile sur toile réalisée en 1880, 1,750m x 3,700m, Paris, musée du Petit-Palais, © RMN / Agence Bulloz
Alfred Roll est né en 1846 à Paris, il meurt en octobre 1919. Il étudie la peinture à l’école des Beaux-Arts de Paris, se fait connaître du public dans les années 1870, puis devient peintre quasi officiel de la République après la présentation en 1880 de La Grève des mineurs. De fait il incarne les aspirations artistiques du nouveau régime et met ses pinceaux au service du message politique opportuniste. Le 14 juillet 1880 s’inscrit dans cette peinture politique, comme il permet aussi de lire les rituels républicains mis en place pour cette journée devenue fête nationale.
Alfred Roll répond à une commande, vraisemblablement de Jules Ferry lui-même. Avec d’autres peintres, comme Detaille, il doit laisser trace de l’événement dans sa première expression. Alors que Roll est présent à Longchamp le matin pour la remise des drapeaux, Ferry lui aurait indiqué que Detaille (voir tableau) s’attelle à la tâche et lui aurait demandé d’aller croquer les scènes du 14 Juillet dans les rues de Paris. Roll s’y rend, observe et peint assez rapidement cette toile aujourd’hui au musée du Petit-Palais. Le tableau de Roll, qui possède également un travail préparatoire, présente en une seule composition l’ensemble des composantes de la journée du 14 Juillet, travail exhaustif des faits et gestes ritualisés.
Il s’agit dès l’origine de faire de cette fête une fête militante : républicaine, anticléricale. Une rivalité s’établit dans la préparation des festivités entre la nouvelle fête républicaine et les fêtes traditionnelles ou les cérémonies notamment religieuses. La fête est de parti pris et, pour la première fois sans doute, l’Église est absente des cérémonies officielles, mais pas seulement par opposition proche du Clochemerle. La fête de la Fédération se révèle être d’un grand secours. Régime de liberté (et elles sont de plus en plus nombreuses sanctionnées par le droit), régime de fraternité, la République entend faire de cette journée un moment d’expression collective de paix civile, d’union nationale mais en sortant de la démarche abstraite difficile à ritualiser.
Au premier plan, sur la toile, une foule, marquée par la densité des visages et des corps, occupe toute la partie inférieure de la toile et un mat (parmi d’autres) porteur d’un bouquet de drapeaux coupe verticalement le tableau dans une structure assez simple. Le cadre spatial est une place de Paris délimitée par des immeubles en arrière-fond avec en son centre une statue. En 1879, la place dite du Château-d’Eau depuis l’installation d’une fontaine en 1811 devient place de la République, à l’emplacement d’un bastion de l’enceinte de Charles V. Des boulevards rayonnants sont alors rebaptisés, celui des Amandiers est désormais nommé avenue de la République et celui du Prince-Eugène, référence aux bonapartistes, devient le boulevard Voltaire. La place accueille donc légitimement le nouveau 14 Juillet, dont les festivités se déroulent en espace public. Les processions religieuses, les fêtes royales notamment sur les places du même nom accaparaient l’espace public. Le nouveau régime s’en empare. Il s’agit bien de reconquérir l’espace public. Les premières célébrations du 14 Juillet sont souvent associées à l’inauguration d’un monument, d’un buste.
La foule nombreuse formée de tous les âges de la vie et de toutes les catégories sociales présente une nation unie. Les vêtements indiquent la diversité sociale que les mouvements de la foule unissent en une action commune. Une partie assiste au défilé militaire de la droite vers la gauche de la peinture, défilé visible aux casques et aux fusils qui dépassent les têtes des spectateurs. L’horizontalité du défilé est coupée par la verticalité des mats et des drapeaux qui reçoivent l’hommage de la Nation. Sur le mat central, dans l’écusson apparaît le mot « Pax » . La République se présente comme un régime de paix. Elle tend à effacer le contexte de sa naissance puisque les hommes au pouvoir en 1880 ont pour beaucoup voulu continuer la guerre après le 4 septembre 1870. Mais surtout elle s’oppose à l’Empire, régime qui a multiplié les conflits entre 1852 et 1870 malgré les engagements des débuts, conflit dont le dernier fut fatal au régime. Dès lors l’armée qui défile, composée sur le principe de la conscription, des citoyens qui défendent la Nation tout entière, occupe une place importante dans les rituels de cette journée.
Sur la gauche, sur une estrade, un orchestre joue un air, dont on ne sait bien sûr ce qu’il est. La musique et les chants accompagnent toute cette journée. Sans doute une place particulière est-elle faite à la Marseillaise, hymne affirmé de la Nation depuis 1878.
Les personnages présents sur le tableau vaquent aussi à d’autres occupations : sur la gauche, au pied de l’orchestre des couples engagent un bal du 14 Juillet. Selon Olivier Ihl, « le bal, citoyen, entretient le souvenir de l’héroïque révolution », la musique et les danses collectives racontent à leur façon l’insurrection victorieuse qu’elles célèbrent dans une démarche patriotique. Le couple associe l’homme et la femme dans la construction de l’Histoire. Le bal rend le spectateur actif, la célébration n’est pas la réception abstraite d’un message politique mais la communion d’une Nation actrice de sa propre histoire. Le bal ayant lieu généralement le soir, la population s’adonne à des jeux collectifs entre le défilé et la soirée. Les festivités sous la forme de kermesse sont prises en main par des organisations locales thématiques (harmonies, fanfares, sociétés de tir…).
Dans la journée se déroule aussi le banquet républicain absent du tableau de Roll mais si important dans les rituels et rappelant les démarches politiques des temps difficiles des républicains, notamment sous la monarchie de Juillet et sous le second Empire.
Au centre de la place, le peintre représente une statue. La Ville de Paris a ouvert un concours pour doter la place d’une statuaire en l’honneur de la République. Les frères Morice, sculpteurs, l’emportent l’un pour le groupe, l’autre pour le soubassement. Roll ne voit en 1880 qu’un modèle en plâtre, la statue de bronze et de pierre n’est installée qu’à partir de 1883. Une allégorie féminine, incarnation de la République qui refuse les formes de personnalisation du pouvoir, surmonte un piédestal orné d’allégories des principes formant la devise de la République : liberté, égalité, fraternité, elles aussi utilisées comme « vertus théologales » du nouveau régime, celles qui auraient le nouveau régime pour objet, qui unissent la Nation présente, dans une sorte de transfert de sacralité. La statue de la Liberté semble porter un bonnet phrygien, encore symbole d’affranchissement pour une Marianne qui passe du combat au pouvoir. Le monument inauguré en 1883 porte une série de bas-reliefs commémorant différents événements de Révolution française dont le 14 juillet 1789 et celui de l’année suivante (voir documents joints).
La lecture verticale de la peinture, du bas vers le haut, associe en un seul regard enfant, foule, armée, drapeaux, statue de la République. Comme le souligne Olivier Ihl : « Il s’agit de donner consistance aux principes par lesquels ces hommes se proclament en mesure de gouverner le présent. » Olivier Ihl, La Fête républicaine, Paris, NRF Gallimard, 1996, p 112.
![]() Monument de la place de la République à Paris, bas-relief de Léopold Morice, présentation de la prise de la Bastille, © Adeline Riou | ![]() Monument de la place de la République à Paris, bas-relief de Léopold Morice, présentation de la Fête de la Fédération, © Adeline Riou |



