La guerre franco-prussienne, 1870-1871
La guerre franco-prussienne de 1870-1871 inaugure un nouveau type de rapports entre les deux nations. Elle peut être perçue de différentes façons. On peut la voir comme l’opposition classique de deux États et de leurs dirigeants, qui affirment chacun leur puissance et leurs ambitions sur le théâtre européen. Les journaux satiriques qui croquent les personnalités de Bismarck et Napoléon III vont d’abord dans ce sens, comme le montre ci-dessous cette charge du journal satirique berlinois Kladderadatsch, publiée en 1869. Les accusations et la diabolisation de « l’autre », peint sous des couleurs noires, sont parfaitement symétriques. On les trouve des deux côtés du Rhin.
Bismarck et Napoléon III, les meilleurs ennemis du monde
Bismarck et Napoléon III, caricature, Kladderadatsch, 1869
© akg-images.
Mais le conflit ne se résume pas à un traditionnel « Kriegspiel » diplomatique et militaire. Cette phase prend fin à Sedan avec la reddition de l’empereur. Mais les combats ne cessent pas pour autant, opposant deux peuples et deux conceptions de la nation. On sait que, dans son projet d’unifier les Allemands autour de la Prusse et de son souverain, Bismarck avait besoin d’un ennemi. Il le trouva en France, après que l’Autriche fut exclue de la scène allemande en 1866. En effet, l’inimitié franco-allemande était nourrie des souvenirs de l’occupation napoléonienne, voire d’épisodes plus anciens, mais elle était restée latente, et inégalement répandue dans la trentaine d’États de la confédération germanique. Après Sadowa, la France apparaît comme le principal obstacle à l’unité allemande. Bismarck sut souffler sur les braises pour nourrir le feu du sentiment national allemand et prussophile. La France et les Français furent donc accablés du titre d’« ennemi héréditaire », auquel on prêta une longue liste de méfaits. Cette politique triomphe le 18 janvier 1871, à Versailles, dans la Galerie des glaces, lors de la proclamation de l’Empire par les souverains allemands. La scène est immortalisée par un tableau d’Anton von Werner en 1885, Die Proklamierung des Deutschen Kaiserreiches. Quelle revanche ! Sous le plafond de la Galerie où est représenté Louis XIV franchissant le Rhin, Guillaume Ier devient empereur. Cette cérémonie clôt une longue séquence d’humiliations qui avait commencé avec l’entrée de la Grande Armée à Berlin en 1806. À cette occasion, le peintre Charles Meynier avait représenté Napoléon à cheval franchissant la porte de Brandebourg (L’Entrée de Napoléon à Berlin). C’est aussi la victoire de la conception bismarckienne de la nation hostile aux idéaux français issus de la Révolution.
Il existe aussi une autre manière de voir la guerre de 1870-1871 : celle de l’affrontement de deux peuples. Bien que la victoire allemande ait été rapide, la résistance du gouvernement de la Défense nationale, le siège de Paris et la durée des pourparlers sur les conditions de paix durèrent assez longtemps pour que la présence des troupes ennemies sur le territoire entraîne des réactions hostiles. Dans les départements occupés, derrière les lignes, des groupes de francs-tireurs, souvent organisés par des officiers, s’en prennent aux soldats. En représailles, les troupes allemandes procèdent à des arrestations, des exécutions et des prises d’otages. Ces faits de guerre, peu déterminants sur le plan militaire, furent assez nombreux pour que le souvenir s’en perpétue. Des monuments commémoratifs, des noms de rue et des plaques signalent dans les villages les exploits des francs-tireurs. Le souvenir des combattants de « l’année terrible » est aussi entretenu par quelques députés de la Troisième République qui trouvent là un thème et une clientèle propres à assurer leur assise électorale. C’est de cette époque que naît l’image du « Prussien », soldat implacable et brutal qui pille, vole, viole et assassine sans vergogne. Il est d’ailleurs significatif que, dans la langue populaire, le terme « prussien » qualifie tous les soldats allemands, quelles que soient leurs origines. Le qualificatif revêt plutôt une dimension péjorative qu’une origine géographique. Seuls les gens cultivés, dans leurs écrits sur la guerre, font la distinction entre les Prussiens, les Bavarois, les Hessois ou les Wurtembergeois dont les régiments sont aussi présents. Cette image cultivée par la propagande sera reprise sans beaucoup de changement jusqu’en 1945.
L’occupation allemande vue par Guy de Maupassant
Dans l’après-midi du jour qui suivit le départ des troupes françaises, quelques uhlans, sorti d’on ne sait où, traversèrent la ville avec célérité. Puis un peu plus tard, une masse noire descendit de la côte Sainte-Catherine, tandis que deux autres flots envahisseurs apparaissaient par les routes de Darnetal et Boisguillaume. Les avant-gardes des trois corps, juste au même moment, se joignirent sur la place de l’Hôtel de Ville ; et, par toutes les rues voisines l’armée allemande arrivait, déroulant ses bataillons qui faisaient sonner les pavés sous leur pas dur et rythmé. [...]
À chaque porte des petits détachements frappaient puis disparaissaient. C’était l’occupation après l’invasion. Le devoir commençait pour les vaincus de se montrer gracieux envers les vainqueurs.
Au bout de quelque temps, une fois la première terreur disparue, un calme nouveau s’établit. Dans beaucoup de familles, l’officier prussien mangeait à table. Il était parfois bien élevé, et, par politesse, plaignait la France, disait sa répugnance en prenant part à cette guerre. On lui était reconnaissant de ce sentiment ; puis on pouvait, un jour ou l’autre, avoir besoin de sa protection. [...] – on se disait enfin, raison suprême tirée de l’urbanité française, qu’il demeurait bien permis d’être poli dans son intérieur pourvu qu’on ne se montrât pas familier en public, avec le soldat étranger. Au dehors on ne se connaissait plus, mais dans la maison on causait volontiers, et l’Allemand demeurait plus longtemps, chaque soir, à se chauffer au foyer commun. [...]
Cependant, à deux trois lieues sous la ville, en suivant le cours de la rivière, vers Croisset, Dieppedalle ou Biessart, les mariniers et les pêcheurs ramenaient souvent du fond de l’eau quelque cadavre d’Allemand gonflé dans son uniforme, tué d’un coup de couteau ou de savate, la tête écrasée par une pierre, ou jeté à l’eau d’une poussée du haut d’un pont. Les vases du fleuve ensevelissaient ses vengeances obscures, sauvages et légitimes, héroïsmes inconnus, attaques muettes, plus périlleuses que les batailles au grand jour et sans le retentissement de la gloire.
Car la haine de l’étranger arme toujours quelques Intrépides prêts à mourir pour une idée.Guy de Maupassant, Boule de suif, Édition Pocket, 2004, p. 13-15.
Guy de Maupassant consacre au moins trois nouvelles à la guerre de 1870-1871. Boule de suif, Mademoiselle Fifi et Deux Amis. Dans cette dernière, il évoque deux bourgeois partis pour une partie de pêche qui, surpris par les Prussiens qui assiègent Paris, sont fusillés en tant qu’espions. Les deux autres nouvelles serviront à Christian Jacques pour son film de 1945, Boule de suif. Il n’est pas difficile d’y voir de nombreuses allusions à la veulerie des bourgeois, à la résistance et aux exactions de la soldatesque. L’extrait ci-dessus décrit toute la gamme des attitudes face à l’occupant.

