Le 8 mai, une guerre froide commencée ?
Selon Georges-Henri Soutou (voir la rubrique « Références »), la typologie des relations Est-Ouest est en place dès les années 1920. Cependant la Seconde Guerre mondiale permet à l’URSS de devenir une superpuissance, situation qui, avec l’Europe détruite, rend la guerre froide possible. André Kaspi souligne combien l’Europe détruite devient un enjeu des relations entre les deux grands, comme espace d’expansion possible des idéologies messianiques que chacun porte. Les buts de guerre – incompatibles entre eux – affirmés par les principaux belligérants orientent la période qui démarre avec le 8 mai. Le 8 mai 1945, les Alliés maintiennent leur union dans l’optique d’éviter une reconstruction trop rapide de l’Allemagne, reconstruction sans doute impossible. Deux possibilités apparaissent alors pour l’avenir de l’Allemagne : la laisser unie et contrôlée par les vainqueurs selon le front antifasciste accepté par les occidentaux et les soviétiques ; ou la diviser selon les espaces maîtrisés au moment de la paix, ce qui rend la transformation de la partie soviétique en État communiste plus aisée. Au soir du 8 mai, les vainqueurs occupent le pays selon des zones définies par les conférences précédentes, une partie des zones occidentales échoit à la France, rangée parmi les puissances victorieuses. Pour la diplomatie conduite par les occidentaux, la menace soviétique ne dépasse le danger allemand que vers la fin 1946 pour les Américains, en 1948 pour les Britanniques, voire 1949 pour les Français. L’Allemagne est alors à la fois un enjeu de la guerre froide qui se dessine et un élément rendant les relations entre les puissances en lutte inévitable. Les soviétiques déjà entrés dans Vienne, contrôlant Berlin, pénètrent aussi dans Prague le 8 mai 1945 avant la signature de la capitulation allemande. Les soldats américains se trouvent alors à 75 kilomètres de la ville mais le commandement hésite à poursuivre. Préférant soumettre une ville encore occupée et en guerre avant qu’une force politique locale libérale ne s’empare du pouvoir les Soviétiques poursuivent la politique de contrôle des territoires « libérés ». Georges-Henri Soutou propose comme interprétation du décalage des dates de signature de la reddition à Reims puis à Berlin cette opération sur Prague. Les objectifs de Staline semblent atteints : retrouver des frontières définies lors du pacte germano-soviétique, progresser vers l’ouest, rendre la communisation de l’Europe orientale possible, contrôler l’Allemagne. Ailleurs, c’est-à-dire en Europe de l’Ouest, Staline préconise la participation des communistes à des fronts unis issus de la Résistance en attendant mieux. Churchill, très inquiet, et Roosevelt souhaitent maintenir l’alliance avec l’URSS tant que la guerre n’a pas trouvé son terme.
Ainsi le 8 mai peut être compris à la fois comme un des derniers moments d’entente possible entre les vainqueurs de la guerre dans le respect des décisions négociées, mais aussi comme la mise en place des futures démarcations géographiques fondées sur les conquêtes militaires, les enjeux idéologiques et les personnalités agissantes. Les conditions de l’entrée en guerre froide sont réunies.
Eric Hobsbawm, dans L’Âge des extrêmes, souligne combien la participation des soviétiques à la victoire a contraint le libéralisme à se repenser, à choisir l’orientation de la prise en compte des enjeux sociaux nouveaux dont la protection des populations affaiblies, à entrer dans le welfare state. Ainsi, le succès sur le long terme du libéralisme doit énormément à la participation de l’URSS à la victoire contre le nazisme, victoire matérialisée par la prise de Berlin au début du mois de mai 1945.

