Aller directement au contenu de la page
Aller au plan du site
Aller au menu bas de page
Logo ESPACES CNDP

Pour mémoirePour mémoire

Les 8 mai 1945

« Une mémoire occultée »


Images INA - Le 8 mai 1945 à Sétif  (journal télévisé, 7 mai 2005).

Le 8 mai 1945, à Sétif, les manifestations de la victoire sont marquées par la constitution d’un cortège se dirigeant vers le monument aux morts de la Grande Guerre. Des Algériens s’insèrent dans le cortège en portant un drapeau algérien ce qui provoque une intervention des forces de police (le jeune homme portant le drapeau est tué par un policier), un mouvement de panique dans la manifestation, des morts européens dans le cadre d’une émeute (peut-être une centaine et autant de blessés) engendre une intense répression contre les Algériens. Comme souvent le bilan est difficile à établir à la fois pour des raisons purement techniques, mais aussi parce que ces bilans sont des enjeux mémoriels majeurs pour les deux clans qui s’affrontent. Mais quel que soit le bilan, qu’est-ce qui peut justifier en ces jours de joie de fin de guerre, 1 165 morts algériens selon les autorités coloniales, 8 000 morts selon le travail de C.-R. Ageron, 17 000 morts selon des rapports américains, plus de 45 000 morts selon la mémoire algérienne ?

Le drapeau sorti ce jour-là est celui du Parti du peuple algérien, que le mouvement veut semble-t-il mêler aux drapeaux victorieux de la guerre.

Ces événements dramatiques, méconnus alors du public français, sont toujours enfouis six décennies plus tard dans une mémoire occultée. Les autorités, la presse de part et d’autre de la Méditerranée ont tu les faits. Sans doute les événements sont-ils nés du refus de voir le drapeau algérien associé aux drapeaux des puissances victorieuses. Qu’en savait la presse, alimentée en informations par l’armée française qui reprenait en main le Constantinois ? Le silence des sources, la censure du temps de guerre, le contrôle des représentants des agences de presse par l’exécutif d’Alger, tout concourt à évincer de l’information des faits d’une grande gravité. Les agences de presse étrangères, notamment américaines, ont cherché à savoir et comprendre la réalité des faits cachés par les autorités françaises. Le rapport de la commission Tubert, général de gendarmerie enquêtant sur les événements dès le 25 mai 1945 a été caché, les exemplaires ont été mis au pilon. Le rapport d’une commission dont le travail a été stoppé sur ordre du GPRF a été rendu public par la Ligue des droits de l’homme en 2005 et est consultable à partir de leur site.


Images ECPAD - Événements constantinois (film réalisé du 14 au 17 mai 1945)

Au-delà de la censure, l’information est aussi manipulée par des présentations engagées montrant les victimes européennes, à travers la construction d’un topo de la victime, savamment véhiculées pour justifier la répression sans en donner l’ampleur. Les autorités françaises ont aussi bénéficié de la multiplication des sujets importants à traiter dans les premières pages des journaux métropolitains, la fin de la guerre occupant la place principale.

Engagés dans un mouvement de lutte dont la décolonisation est l’étape finale, les mouvements nationalistes passent alors, y compris pour les forces de gauche, pour proches des puissances de l’axe dont l’objectif est de déstabiliser les alliés. Même si Messali Hadj, fondateur du PPA en 1937, a pu donner des gages, il est rapidement perçu comme complices des fascistes, image maintenue même après 1945.

Les événements de 1954, l’inscription progressive des relations franco-algériennes dans une situation de guerre, l’instrumentalisation des morts par le pouvoir algérien après l’indépendance de 1962, contribuent également à la fois à occulter, mais aussi à déformer la mémoire des événements de 1945. L’ouverture certes restreinte des archives favorise le travail des historiens depuis le début des années 1990 (voir Annie Rey-Goldzeiguer, Aux origines de la guerre d’Algérie, 1940-1945 : de Mers-el-Kebir aux massacres du Constantinois, Paris, La Découverte, 2002, 403 p.).

Mais les livres, les documentaires restent rares de ce côté de la Méditerranée. En 1995, Arte diffuse Les Massacres de Sétif, un certain 8 mai 1945, documentaire de M. Lallaoui et B. Langlois, première étape vers une diffusion plus grande d’enquêtes et de travaux d’historiens sur le sujet, permettant un retour sur mémoire : l’établissement des faits au plus près possible d’une vérité historique, la compréhension de l’occultation de la mémoire. Comme le souligne Gilles Manceron, le sujet en France est entré dans les années 2000 en collision avec la discussion et le vote de lois mémorielles notamment celle de février 2005 sur l’enseignement des bienfaits de la colonisation, « la colonisation positive ». Ces discussions loin sans doute de l’objectif initial ont par effet réamorcé le travail de mémoire sur des faits dont les populations algériennes ont été victimes dans le cadre des massacres du Constantinois, mais aussi lors de manifestations en France métropolitaine dont le 17 octobre 1961. Depuis les ouvrages se multiplient (par exemple Jean-Louis Planche, Sétif 1945, histoire d’un massacre annoncé, Paris, Perrin, 2006, 422 p.).