Apollinaire
« Admirez le pouvoir insigne, et la noblesse de la ligne… »
Séquence pédagogique sur Le Bestiaire ou Cortège d’Orphée de Guillaume Apollinaire, par Daniel Hermosin, professeur agrégé de Lettres modernes, lycée Romain-Rolland, Ivry-sur-Seine. Niveau 5e.
I - Présentation de l’œuvre : Le Bestiaire, exemple de représentation de l’animal en littérature
Les biographes d’Apollinaire datent l’origine du Bestiaire d’une rencontre entre le poète et le peintre Pablo Picasso, en 1908. Ainsi, dès ses débuts, Le Bestiaire est conçu comme une œuvre à la fois poétique et visuelle, qui s’inscrit dans le cadre des nombreuses expériences d’Apollinaire pour faire sortir le poème de sa forme conventionnelle. Une autre de ses recherches aboutira en 1918 au célèbre recueil des Calligrammes, dans lequel il systématise le concept du poème graphique.
Pourtant, l’heure n’est pas encore à la fusion entre le graphisme et la poésie mais plutôt à une forme de collaboration étroite, plus traditionnelle : l’illustration. Dès 1908, dix-huit des poèmes du futur Bestiaire sont publiés dans la revue Phalange, sous le titre « La Marchande des quatre saisons ou le Bestiaire mondain ».
Ce n’est que deux ans plus tard, en 1910, qu’Apollinaire finalise son projet avec Raoul Dufy, qui imagine une gravure pour chaque poème, soit trente au total. Apollinaire gomme le caractère très fantaisiste du premier ensemble, en introduisant la figure à la fois triomphale et mélancolique d’Orphée ainsi que des notes érudites, rappelant davantage l’origine ancienne et savante du genre (ces notes se trouvent à la suite des poèmes).
Le recueil sera tiré à 120 exemplaires, dont plus de la moitié restera invendue. Pourtant, en 1919, à l’occasion de la réédition de l’ouvrage, la célébrité d’Apollinaire est telle que le compositeur Francis Poulenc entreprend la mise en musique de six des poèmes, réalisant ainsi, mais de manière posthume, le souhait du poète de voir réunies dans une œuvre toutes les formes d’art – une conception de la poésie qui inspirera grandement les surréalistes ou Jean Cocteau…
La particularité du recueil, outre l’illustration de chaque poème, est sa référence érudite, dès le titre, au genre médiéval du bestiaire. Les bestiaires (et les lapidaires, pour les pierres), ont connu en effet un grand succès pendant toute la période du Moyen-âge. Ils sont parfois présentés comme des encyclopédies animalières, dont les inexactitudes, les fantaisies et le caractère merveilleux de certains animaux ont pu prêter à sourire. C’est se tromper sur leur fonction. Il ne s’agissait pas pour leurs auteurs d’apporter une connaissance scientifique, mais un apprentissage moral, à travers des animaux dont les attributs symboliques manifestaient une vérité des Écritures saintes. De même que les animaux ornant les chapiteaux et les vitraux dans les églises, le bestiaire proposait, sous une forme écrite le plus souvent versifiée, une interprétation morale de certains animaux emblématiques.
Syncrétique dans ses idées, Apollinaire a voulu renouveler ce genre en faisant appel, comme le fera Cocteau, à la figure mythologique d’Orphée, sans abandonner l’idée d’un mystère chrétien, comme il s’en explique dans une des notes qui accompagnent les poèmes. À propos du vers « Du Thrace magique », le poète explique : « Orphée était natif de Thrace. Ce sublime poète jouait d’une lyre que Mercure lui avait donnée. [...] Quand Orphée jouait en chantant, les animaux sauvages eux-mêmes venaient écouter son cantique. Orphée inventa toutes les sciences, tous les arts. Fondé dans la magie, il connut l’avenir et prédit chrétiennement l’avènement du Sauveur. »