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Dossier

Apollinaire

Poèmes-tableaux : qu’est-ce que le langage poétique vu de la peinture ?

par Chantal Danjou, poète, nouvelliste et critique littéraire. Titulaire d’un doctorat de 3e cycle, professeur de Lettres modernes, elle anime des ateliers d’écriture et depuis 1989, elle participe à faire connaître la poésie contemporaine avec l’association qu’elle a fondée, La Roue traversière. Elle est sociétaire de la Société des gens de Lettres (Paris) et membre de la Maison des écrivains et de la littérature (Paris).

 

La présence de la poésie a toujours été ambivalente. Elle constitue à la fois une expérience pédagogique incontournable et une aventure interprétative qui apparaît risquée.
Deux petites entrées en matière s’offrent à nous. Il peut, d’une part, s’avérer judicieux – même si la démarche ne sera ici que brièvement consignée – de partir d’une voix poétique contemporaine et donc a priori plus proche de nous, pour tenter de mieux voir le cheminement d’un auteur tel que Guillaume Apollinaire. Ainsi, le regard que le poète et essayiste Christian Prigent [1] porte sur quelques œuvres d’art contemporaines qui l’ont impressionné amène des réflexions et des questions pertinentes à cet égard. Explorer, d’autre part, les liens entre littérature et image et la double lecture induite, semble permettre des interprétations plus ouvertes et plus riches.

Lorsque Christian Prigent écrit dans sa préface intitulée « Peinture comme poésie » : « Les modernes ne sont pas les enfants des anciens. C’est tout le contraire : le savoir vivant qui nous vient des modernes est ce qui réenfante à chaque fois les anciens parce que ça les rend à l’inquiétude de la vie » [2], il permet une approche plus sensible des œuvres et peut-être notamment de celle d’un Guillaume Apollinaire s’exclamant : « Et moi aussi je suis peintre. » De même, dans ses allers et retours incessants de la poésie à la peinture, l’essayiste ouvre le dialogue entre les « peintures-poèmes » – l’expression est du peintre Juan Miró – et les « poèmes-tableaux » pour le poète organisant l’espace du poème comme un tableau – c’est le cas des CALLIGRAMMES. Nous pourrions nous demander si, à l’instar de Christian Prigent, Guillaume Apollinaire n’aurait pas regardé « la peinture à partir de ce qui [l’]obsède : le langage poétique » [3], et s’il ne poserait pas « la vue comme question » [4] ? Que nous est-il donné à voir dans CALLIGRAMMES, des figures, des formes, des lignes, des signes ? Et les phrases changeantes qui s’y dessinent, quel « train blanc de neige et de feux nocturnes » [5], c’est-à-dire quel pouvoir pictural, voire cinématographique, recèlent-elles ?

CALLIGRAMMES, qui a pour sous-titre Poèmes de la paix et de la guerre, s’il s’inscrit de façon explicite dans le contexte de la Grande Guerre, témoigne aussi, poétiquement, de la révolution culturelle en train de s’opérer avec l’invention du téléphone en 1876, celle du phonographe en 1877, suivie de la radio en 1895 – les premières émissions radiophoniques régulières commenceront avec le début des années 20 – et du cinéma en 1895. C’est en ce sens que Michel Butor dans sa préface peut noter que « sa vision nous apparaît comme prophétique » [6]. Comme d’ailleurs le rappelle et le cite le préfacier, Guillaume Apollinaire lui-même situait son livre « à l’époque où la typographie termine brillamment sa carrière, à l’aurore des moyens nouveaux de reproduction que sont le cinéma et le phonographe ». Nous ne serions pas loin de penser que de telles découvertes permettaient à l’esprit curieux et hardi du poète de re-visiter autrement son paysage sensible et que, puisant à ses propres sources, il le « réenfante », le transgresse, le questionne, le traverse des variables de temps et d’espace à la manière des ondes sonores et électromagnétiques. Dans ce paysage déformé, la question se pose : qu’est-ce que la beauté, poétiquement parlant ? L’étymologie de Calligrammes renforce l’interrogation : du grec kallos : « beauté » et de gramma : « lettre, écriture », évoquant un poème où les vers sont assemblés de manière à figurer un objet. La proximité du verbe kaleô, kalein qui signifie « appeler en témoignage, invoquer » et en dérive le verbe ekkaleô : « évoquer les morts » permettent de percevoir la beauté comme un charme incantatoire. Ce rappel étymologique fait lien avec un poème extrait de CALLIGRAMMES et intitulé « Les collines » [7], texte qui pourrait faire office d’art poétique : « Voici le temps de la magie / [...] / Profondeurs de la conscience / On vous explorera demain / Et qui sait quels êtres vivants / Seront tirés de ces abîmes / Avec des univers entiers. »