Barbey d'Aurevilly
Illustrer Barbey ?
par Pierre Saïet, Inspecteur d'académie honoraire. Il a exercé durant 18 ans la fonction d'Inspecteur pédagogique régional d'Arts plastiques
Le texte et son illustration
Toute œuvre littéraire à contenu visuel manifeste – et celle de Barbey d’Aurevilly en est l’exemple même – tend un piège à qui veut l’illustrer. Isoler des moments forts du récit, une situation spectaculaire, n’est-ce pas se condamner à la fragmentation de ce qui se déroule dans une continuité ? Non seulement la continuité du récit lui-même mais aussi celle de la lecture, qui vit au rythme de chacun des lecteurs. À ces deux durées s’oppose l’instantanéité de l’image, dont le propre est d’être vue en un instant. Force et faiblesse du regard holistique : captatif autant qu’il est fugitif.
L’image, en ce qu’elle a de saisissant, fixe une scène ou même une fraction de scène pour en constituer une totalité. Le lecteur s’arrête, regarde l’illustration, retourne au texte tout en conservant dans sa mémoire une figuration qui se représentera à son esprit chaque fois qu’il évoquera le roman aimé. Nous avons tous engrangé ainsi, dans notre enfance, des images qui restent pour nous indissociables de l’émotion éprouvée durant une lecture.
Ce qu’imprime en nous une illustration est si fortement lié au livre qui la contient que nous sommes le plus souvent déçus en découvrant une autre édition différemment illustrée, comme si ce nouveau regard était une trahison de l’auteur ou de la « vérité » du récit, de notre vérité. Qui ne se souvient, par exemple, du poulpe géant de Vingt mille lieues sous les mers, dessiné par Alphonse de Neuville pour Hetzel ?
Mais Barbey n’est pas Jules Verne. Si l’on trouve, chez l’un et chez l’autre, un luxe de détails favorisant une visualisation du récit, ceux-ci ne répondent pas aux mêmes intentions. Chez Jules Verne, chaque scène est méticuleusement décrite, chaque élément de la scène pourrait être consigné dans un inventaire, dans un rapport d’archives ou dans une fiche documentaire de botaniste. En s’y conformant, l’illustrateur est sûr d’être au plus près de l’auteur.
L’art d’évoquer chez Barbey d’Aurevilly
Rien de tel chez Barbey. En dépit des apparences, il n’est pas descriptif, au sens naturaliste du terme. Sa précision a pour seul objet de nourrir l’éloquence du conteur et sa stratégie. Aussi procède-t-il par digressions et circonlocutions. Au vrai, il évoque bien plus qu’il ne décrit. Les images qu’il suscite en nous sont avant tout un climat. Et ce climat est fait d’une identité que désigne Proust quand, dans La Prisonnière, le narrateur défend une certaine monotonie des œuvres qu’il préfère. Ainsi repère-t-il, chez Barbey d’Aurevilly, des « phrases types » révélant, par une trace matérielle, des réalités cachées : « […] la rougeur physiologique de l’Ensorcelée, d’Aimée de Spens, de la Clotte, la main du Rideau cramoisi, les vieux usages, les vieilles coutumes, les vieux mots, les métiers anciens et singuliers derrière lesquels il y a le Passé, l’histoire orale faite par les pâtres du terroir, les nobles cités normandes parfumées d’Angleterre et jolies comme un village d’Écosse, la cause de malédictions contre lesquelles on ne peut rien, la Vellini, le Berger, une même sensation d’anxiété dans un passage, que ce soit la femme cherchant son mari dans Une Vieille Maîtresse, ou le mari, dans L’Ensorcelée, parcourant la lande, et l’Ensorcelée elle-même au sortir de la messe [1]. »