Baudelaire
Baudelaire et Kafka
par Claire Gruson professeur de Lettres modernes au lycée de Montgeron, secrétaire de la Société d'études Benjamin Fondane
Fondane rapproche Baudelaire de Dante, Shakespeare, Pascal et Kafka (traduit depuis peu en français).
Ainsi fait-il référence à Dante à plusieurs reprises et notamment à ce passage du Chant V de L’Enfer dans lequel le poète s’évanouit de pitié devant le spectacle de Paolo et Francesca, les « luxurieux », pris dans un ouragan infernal. Sentir ou penser la pitié ? Fondane montre que si Dante est terrassé par une pitié à laquelle il lui sera ensuite impossible de faire une place dans ses cadres de pensées, Baudelaire est celui qui regarde [1] de tous ses yeux le gouffre du réel, sans détourner les yeux des damnés qu’il accompagne dans la solitude de la damnation.
Les références à Kafka sont également nombreuses. Je retiendrai au chapitre XXVIII, le commentaire de la parabole « Devant la loi » intervenant à la « fin » du Procès. On se souvient de cette parabole : une sentinelle se tient postée devant la porte de la Loi. Un homme vient un jour lui demander la permission de pénétrer. La sentinelle remet cette autorisation à plus tard. L’homme attend et renouvelle en vain longtemps sa demande. Au moment de mourir, il interroge la sentinelle : pourquoi était-il le seul à demander à entrer ? « Personne d’autre n’avait le droit de rentrer par ici », répond la sentinelle [2]. Et Fondane commente : « Il suffirait semble-t-il d’un peu d’audace, du mépris du danger. Mais l’homme ne passera pas la porte ouverte pour lui seul, uniquement parce qu’il croit que l’audace c’est la faute [3]. » Le lien entre cette audace et la poésie de Baudelaire n’est pas explicite dans ce chapitre ; mais Fondane a par ailleurs défini la poésie précisément comme un « acte » qui « ose ». Être poète, c’est oser (210 214). « Oser, c’est accepter de sortir des rangs des hommes de devenir un “sacrifié de la vie”, un “paria intellectuel” [4]. » Oser, c’est questionner l’ordre normatif de toute notre pensée logique qui « n’est qu’un heureux système d’interdictions, d’inhibitions, d’abstinences, de refoulement du sacré et de l’homme qui l’incarne – le paria [5]. »
« Baudelaire, Kafka ont questionné, ils ont continué de questionner. […] On avait oublié que le moi avait le droit de parler, de penser, de soulever des objections, d’en appeler au Juge ; on avait oublié que le moi pouvait être égorgé – cela l’histoire le peut – mais que personne ne pouvait l’empêcher de crier : “Comme un chien” et de refuser au mal le prédicat du « nécessaire », et de rejeter sur l’Histoire, sur la logique la honte éternelle de son assassinat. » [6]