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Dossier

Baudelaire

Benjamin Fondane, lecteur de Baudelaire :
l’« expérience du gouffre »

par Monique Jutrin, professeur honoraire à l’université de Tel-Aviv, fondatrice de la Société d’étude Benjamin Fondane, directrice des Cahiers Benjamin Fondane. Auteur de Benjamin Fondane ou le périple d’Ulysse, Nizet, 1989 ; Entre Jérusalem et Athènes : Benjamin Fondane à la recherche du judaïsme, éditions Parole et Silence, 2009.

Plus une œuvre d’art nous convie à traverser des cercles d’enfer, de nausée et d’horreur, et plus son emprise sur nous est assurée.
B. Fondane, Baudelaire et l’expérience du gouffre, p. 266 [1].

Qui est Benjamin Fondane [2] ?

Né en 1898 à Jassy, Benjamin Wechsler choisit le nom de Fundoianu pour faire son entrée en littérature. Écrivain précoce, il laisse une œuvre considérable en langue roumaine. Aujourd’hui, il est considéré en Roumanie comme un grand poète moderne. Fondane appartient à cette lignée d’écrivains roumains qui se laissèrent séduire par le rayonnement de la littérature française. En 1923, à l’âge de vingt-cinq ans, il débarque à Paris, où il devient Benjamin Fondane. Il travaille dans une compagnie d’assurances, où il rencontre Geneviève Tissier, qu’il épousera. Il entre ensuite aux studios Paramount comme scénariste. Dès son arrivée à Paris, il se met à écrire en français. Sa rencontre avec Léon Chestov [3], philosophe existentiel d’origine russe, est déterminante : elle infléchira sa vie et son œuvre. Selon Chestov, la pensée existentielle débute là où se termine la pensée rationnelle. Il a développé une pensée tragique, centrée sur le problème du Mal, choisissant Job contre Hegel, Pascal contre Spinoza. En 1933, Fondane publie simultanément un essai, fort remarqué, Rimbaud le voyou, et le poème Ulysse ; en 1936, un recueil d’articles philosophiques, La Conscience malheureuse ; en 1937, le poème Titanic, et en 1938, son Faux Traité d’esthétique, qui contient une vive critique du surréalisme. Notons sa collaboration à diverses revues, littéraires et philosophiques, dont Les Cahiers du Sud, dans lesquels il tient une chronique : « La philosophie vivante ». Entre-temps, ce poète s’est initié à la philosophie : devenu philosophe, dira-t-il, pour faire plaisir à son ami Chestov, ou encore, pour défendre sa poésie. En tout cas, son dernier essai, Le Lundi existentiel et le Dimanche de l’Histoire est un texte fondamental de la pensée existentielle.
Ayant obtenu la nationalité française en 1938, Fondane est mobilisé en 1940. Fait prisonnier, il s’évade ; il est repris, puis relâché pour raisons de santé et retrouve dans sa chère rue Rollin sa femme et sa sœur aînée, Line, qui vit avec eux. Fondane ne changea pas de domicile, malgré les exhortations de sa femme et de ses amis. Il ne porta pas l’étoile jaune. À travers certains témoignages, nous savons qu’il ne prit aucune précaution excessive.
Fondane fut arrêté en même temps que sa sœur Line, à la suite d’une dénonciation, le 7 mars 1944. Sa femme réussit à obtenir sa libération en tant qu’époux d’une Aryenne, mais ne put obtenir la libération de sa sœur. Fondane refusa d’être libéré sans sa sœur et fut interné à Drancy. Sa dernière lettre, transmise par une voie clandestine, contenait des indications précises pour la publication de son œuvre. Dans cette lettre, il rappelle un vers de son poème Titanic : « Le voyageur n’a pas fini de voyager. » Et il ajoute : « C’est pour demain, et pour de bon. » Le lendemain, le 30 mai 1944, il est déporté à Auschwitz, où il est assassiné le 2 ou le 3 octobre.