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Dossier

Baudelaire

La pensée de Baudelaire

par Pierre Pachet, enseignant de littérature à l’université Paris-7, écrivain, auteur, entre autres, de : Le Premier Venu. Baudelaire : solitude et complot (Denoël, 2009) et Les Baromètres de l’âme, naissance du journal intime (Hachette/Pluriel, 2001).



 

On le sait, Baudelaire n’est pas seulement un poète dont l’œuvre s’est progressivement imposée comme l’une des plus importantes du xixe siècle, concurrençant même celle, écrasante par son ampleur et son ambition, de Victor Hugo, et se révélant l’une des plus chères aux amateurs de poésie française. C’est aussi un prosateur de première valeur, ironique et élégant, dans les brefs récits ou évocations de scènes urbaines rassemblés dans Le Spleen de Paris (souvent connus sous le nom de Petits Poèmes en prose), ou dans ses textes dits de « critique d’art », consistant pour l’essentiel en comptes rendus de divers Salons. Son talent de prosateur s’affirme aussi, bien sûr, dans ses traductions des récits d’Edgar Poe, en qui il a reconnu un esprit frère, qui se voulait comme lui maître d’un art concerté, volontaire et lucide.
À travers ces textes, Baudelaire s’affirme d’abord comme un penseur de la « modernité » (terme qu’il a inventé et qui a connu de nos jours une large diffusion) : modernité dans l’art, modernité dans la mode, au renouvellement de laquelle il a été sensible, sans jamais la mépriser, modernité de la vie quotidienne, avec sa banalité, son héroïsme, ses fausses idoles et ses humbles victimes. Et aussi comme un témoin privilégié et perspicace de son temps, en particulier de la société du Second Empire, riche en développements industriels et urbains. C’est ce dernier aspect qu’a mis en lumière l’essai novateur de Walter Benjamin, penseur inquiet et volontiers prophétique, dans son Charles Baudelaire. Un poète lyrique à l’apogée du capitalisme (Payot, coll. « Petite bibliothèque »), rédigé en exil en France en 1938-1939.
Mais on peut détecter un autre aspect de la pensée de Baudelaire : une pensée qui, délibérément, ne s’est jamais exprimée sous une forme philosophique, comme un système, et que l’on peut et doit reconstituer à partir des pensées et notations regroupées par lui dans les deux projets aux titres superbes que furent « Fusées » et « Mon cœur mis à nu » (édités sous ce titre, avec « La Belgique déshabillée », par André Guyaux en collection « Folio »). Pas de système, écrit-il avec humour lors de l’Exposition universelle de 1855, pour éviter d’avoir à se déjuger devant la multiplicité de ce qui se présente : « Un système est une espèce de damnation qui nous pousse à une abjuration perpétuelle […] Pour échapper à l’horreur de ces apostasies philosophiques, je me suis orgueilleusement résigné à la modestie ; je me suis contenté de sentir ; je suis revenu chercher un asile dans l’impeccable naïveté [1]. »
Pas de système, mais une constance et une cohérence à reconstituer par la lecture, dans une pensée qui considère le monde moderne, son instabilité, et la façon dont les sociétés démocratiques, en proie à l’égalité de droits de tous, à ce qu’il éprouve comme une menace de nivellement, voient néanmoins surgir de leur sein des êtres et des œuvres d’exception. Faisons défiler certains de ces êtres que le regard et le « sentir » de Baudelaire ont privilégiés : le premier venu, la victime, le despote, le comploteur. Cette galerie éclaire sous un jour inattendu la société moderne, sa politique, la place qu’y occupent les individus.