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Dossier

Beckett

Beckett et la musique

par Pierre Chabert, acteur, metteur en scène et auteur

 

Ce que nous avons dit sur les rapports entre Beckett et la peinture, nous pourrions le redire à peu près tel quel à propos de la musique : même connaissance approfondie de la musique, même amour de la musique, sans compter le fait que Beckett joue lui-même du piano, est habitué à déchiffrer toute sorte de partition et que sa femme Suzanne est pianiste. La musique joue un rôle fondamental dans sa vie et il a vite pris l’habitude, dès ses années à Trinity College, d’aller assister à des concerts ou, beaucoup plus tard quand la célébrité l’obligera à éviter les lieux publics, à écouter des retransmissions à la radio ou à faire appel au disque. Il fréquente des compositeurs et des interprètes, discute ou collabore avec certains d’entre eux.
Dès ses premiers écrits, les allusions à des compositeurs abondent, souvent sous forme de plaisanterie et dans une sorte d’exubérance joyeuse. Dès En attendant Godot, toutes ses grandes pièces contiennent des chansons, de Fin de partie à Oh les beaux jours (« Heure exquise » de La Veuve Joyeuse, magnifiquement utilisée et sur laquelle se clôt la pièce), de Oh les beaux jours à La Dernière bande. Plus les années passent et plus cette emprise de la musique paraît s’amplifier au point d’inspirer directement des pièces et de leur donner leur titre. C’est le cas notamment de plusieurs pièces télévisuelles, comme Trio du fantôme qui tire son nom du cinquième trio pour piano de Beethoven, dite justement « le fantôme », (et dont Beckett fait tout un montage dans sa pièce), et de Nacht und Traüme, titre d’un lieder de Schubert – grand inspirateur de Beckett, en qui il voit un frère en solitude et en mélancolie.
De même, dans sa dernière pièce Quoi où, écrite pour le théâtre à la demande du festival de Graz en Autriche, Beckett s’inspire-t-il une nouvelle fois de Franz Schubert (qui lui-même a séjourné à Graz) et de son cycle de lieders, Voyage d’hiver, dont il reprend la structure temporelle en égrenant les saisons, du printemps à l’hiver, à « l’hiver sans voyage », la mort.
Il faudrait ajouter que les musiciens (tout comme les peintres pour des illustrations) se sont très souvent inspiré des œuvres de Beckett pour leurs compositions, sous des formes très diverses, soit qu’ils aient mis en musique des œuvres précises, ce que Beckett n’aimait pas mais laissait faire (Morton Feldman, Kurtag), soit que ses textes leur aient servi de point de départ pour leur propre œuvre (Pascal Dusapin), tous fascinés par la musicalité de l’écriture de Beckett, son utilisation du silence par rapport aux mots, son intuition et sa vision toute personnelle de la musique. Là c’est tout un chapitre qu’il faudrait ouvrir, en méditant sur le rayonnement exceptionnel de l’œuvre de Beckett, nouvelle marque, si besoin était, de son génie.