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Dossier

Beckett


Bien entendu, la voix n’est pas toujours celle qui berce et qui console ni celle qui égrène des souvenirs (et des souvenirs autobiographiques). Néanmoins, la présence de la voix, d’une voix, traverse de manière obsessionnelle l’œuvre de Beckett, l’écrivain s’interrogeant inlassablement sur son origine, comme dans Compagnie, par exemple : d’où vient la voix ? À qui parle-t-elle ? Sa présence implique-t-elle celle d’un autre ?
Toujours est-il que « Tout est une question de voix », comme dit l’Innommable, et que « ce qui se passe ce sont les mots ». Comme si le travail de l’écrivain Samuel Beckett consistait d’abord à se mettre à l’écoute de la voix pour la retranscrire, telle serait sans doute sa poétique dans ce qu’il nomme quelque part « toute une vie d’écoute ».
C’est dire toute l’attention que l’écrivain lui porte, combien il aime aussi la voix incarnée de l’acteur, ses pouvoirs infinis de suggestion que précisément il explore au théâtre et à la radio à laquelle il est très attaché.
La voix seule, jointe à tout un espace sonore fait de sons et de bruits (le bruit de la mer et du ressac dans Cendres, tous les bruits de la campagne dans Tous ceux qui tombent) et en dehors de toute représentation visuelle, nous fait accéder directement à l’imaginaire. D’où la volonté de Beckett qu’on ne cherche pas à représenter, à illustrer sur une scène la voix romanesque ou les voix de ses pièces radiophoniques, qui ont été écrites « dans le noir » et pour le noir.


Les leitmotive au centre de la composition dramatique

Les grandes pièces de Beckett sont construites musicalement, grâce à la répétition de thèmes qui deviennent du fait de leur répétition des leitmotive. Beckett compose ses pièces comme tout compositeur qui part d’un thème, le répète, le varie, le transforme, en fait le fondement de son œuvre. Les leitmotive beckettiens sont constitués d’une ou de plusieurs répliques qui forment un tout et condensent à elles seules l’idée de la pièce, la « situation » qu’elle met en œuvre, sa « thématique », comme dans En attendant Godot :

« ESTRAGON – Allons-nous en.
VLADIMIR – On ne peut pas.
ESTRAGON – Pourquoi ?
VLADIMIR – On attend Godot.
ESTRAGON – C’est vrai. »

Nous sommes dans l’attente d’un événement qui pourrait tout changer pour Vladimir et Estragon, les deux protagonistes : l’arrivée d’un dénommé Godot qui leur a, semble-t-il, fixé un rendez-vous. Mais en attendant cette arrivée, il faut bien combler l’attente, « passer le temps ». Ils jouent, ils s’amusent, se prennent au jeu, en viennent à oublier parfois leur situation quelque peu angoissante.
Mais vient le moment où la discussion s’épuise, et les voilà brusquement rappelés à l’ordre, ramenés à la réalité. L’un voudrait partir : « Allons-nous en. », mais l’autre le retient : « On ne peut pas. – Pourquoi ? – On attend Godot. – C’est vrai. »
Le voilà le leitmotiv principal de la pièce, le thème qui se répète et sur lequel elle est construite. Le thème qui fait tenir ensemble toutes ces bribes de dialogues, ces morceaux d’histoires ou de souvenirs, et qui donne à la pièce ce sentiment de liberté, de fluidité, de conversation à bâtons rompus.
Sur ce leitmotiv, se greffent bien sûr d’autres thèmes secondaires, par exemple la discussion sur le lieu du rendez-vous : « Tu es sûr que c’est ici ? – Quoi ? – Qu’il faut l’attendre. – Il a dit devant l’arbre. »
Au-delà des leitmotive dont le retour structure la pièce, la musicalité est partout dans Godot, notamment dans les dialogues qui ne sont parfois que des monologues à deux voix, des moments de poésie pure composés suivant une logique musicale et non psychologique, l’accent étant mis sur les sonorités et le rythme, comme dans le fameux dialogue des voix, par exemple :