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Dossier

Beckett


« Toutes voix mortes.
– Ça fait un bruit d’ailes.
– De feuilles.
– De sable.
– De feuilles. Silence.
– Elles parlent toutes en même temps.
– Chacune à part soi. Silence.
– Plutôt elles chuchotent.
– Elles murmurent.
– Elles bruissent. Elles murmurent. »

Tant et si bien que les deux compères qui jouent ce morceau à deux voix en viennent immanquablement à faire la reprise : « De feuilles. – De cendres. – De feuilles. » L’écriture des dialogues suit cette logique musicale, principalement rythmique, sans un mot ou une syllabe de trop, avec des répliques ciselées qui fusent et qui font que les personnages se répondent du tac au tac, dans un jeu impeccable de ping-pong comme au music-hall qui a fortement inspiré Beckett.
Cette dynamique du dialogue grâce au rythme des répliques, leur confère tout leur brio et leur théâtralité, comme dans une conversation entre deux personnes qui se connaissent bien et jouent à se renvoyer constamment la balle.
Dans cette écriture musicale, le silence joue un rôle essentiel, comme en musique certes, mais dans une conception toute personnelle du silence qui émaille ou troue les dialogues, une conception dynamique du silence. Beckett fait naître la parole du silence et la fait retourner au silence, en les utilisant en tension, comme si le silence était chargé de faire rebondir le dialogue, de lui donner sa force, sa nécessité. Le silence semble être parfois la substance même des mots (« mots, gouttes de silence », écrit-il dans l’Innommable), tandis que la parole doit être gagnée sur le silence qui s’installe, avec le vide, l’angoisse :

« Long silence.
VLADIMIR – Dis quelque chose !
ESTRAGON – Je cherche.
Long silence.
VLADIMIR (angoissé) – Dis n’importe quoi ! »


Les leitmotive parlés et joués de Fin de partie

Dans Fin de partie, Beckett intègre sa technique du leitmotiv à l’intérieur d’une structure plus complexe. Il dédouble les leitmotive, il combine la répétition de plusieurs leitmotive qui se superposent tout au long de la pièce.
Beckett explore la notion de « fin », thème repris et joué à des niveaux divers et annoncé musicalement (comme un compositeur annonce et fait entrer son thème) dès la première réplique de la pièce : « Fini, c’est fini, ça va finir, ça va peut-être finir » (ce n’est pas banal une pièce qui commence par « Fini »).
Cette « partie », déjà annoncée dans le titre, fait allusion tant à la pièce qui se joue (c’est une partie, un jeu, une pièce de théâtre) qu’à une figure spécifique du jeu d’échecs auquel à beaucoup joué Beckett, par exemple avec Marcel Duchamp ou le peintre Henri Hayden pendant la guerre à Roussillon. Une « fin de partie » est une partie perdue d’avance, où le Roi, ici Hamm, ne peut plus bouger et donc ne peut que mal jouer et perdre.