Beckett
Fin de partie, comme me le disait Beckett, c’est l’histoire d’un homme qui veut en quitter un autre. La « fin » est donc d’abord la fin souhaitée des relations ombilicales existant entre les deux protagonistes, Hamm, le maître, Clov, le serviteur, et son fils adoptif. Celui-ci, tyrannisé par Hamm, cherche à rompre avec lui, à partir, à le laisser, à quitter le « vieux refuge » où toute la vie qui reste – la nature est morte – s’est concentrée. C’est-à-dire affronter une mort quasi certaine, en l’infligeant à Hamm, aveugle et paralysé.
La pièce, c’est « En attendant la fin », une attente qui n’est plus celle d’un personnage qui viendrait de l’extérieur, mais une fin immanente qui travaille les personnages de l’intérieur : « Quelque chose suit son cours », répète Clov à l’envie, tandis que Hamm ponctue la pièce d’un « Ça avance », fin à la fois annoncée, souhaitée et redoutée. Mais en attendant cette fin, et la fin de la pièce, le motif du départ de Clov est joué et rejoué sans cesse, pas seulement dans le leitmotiv parlé (« Je te quitte », « Je m’en vais dans ma cuisine »), mais dans un leitmotiv gestuel, Clov laissant effectivement Hamm pour disparaître dans sa cuisine. Tel est le génie du dramaturge Samuel Beckett : faire coïncider un leitmotiv parlé et un leitmotiv gestuel qui l’inscrive et le prolonge dans l’espace, orchestrant en quelque sorte deux partitions (visuelle et parlée), quant au leitmotiv du départ.
C’est comme si Beckett établissait un ballet où les mouvements des danseurs suivaient le rythme de la musique, la musique étant remplacée ici par des mots, avec une signification précise. Mais le départ physique de Clov dans la cuisine a aussi une signification précise qui renvoie à la problématique même de la pièce : Clov va-t-il pouvoir quitter Hamm ? La fin va-t-elle se produire ?
Par ses départs successifs dans la cuisine où il est provisoirement hors du champ de Hamm (qui devra le rappeler avec son sifflet), c’est à une répétition générale du vrai départ que se livre Clov, du départ final, au moment où il abandonnera Hamm à la solitude et à la mort. Avec les multiples départs et disparitions de Clov dans la cuisine (Clov cherche à échapper à Hamm) qui ponctuent la pièce, Beckett nous joue et rejoue sans cesse le thème comme il le ferait sur un instrument, avec une partition visuelle en plus.
Le thème de la fin comporte un autre niveau : la fin de la relation Hamm/Clov se joue elle-même sur fond de fin du monde, qui elle aussi est en train de gagner du terrain (« Ça avance ») et se matérialise par un autre leitmotiv parlé : une phrase commençant par « Il n’y a plus de… », complétée chaque fois par le nom de l’objet que lui réclame Hamm : « Il n’y a plus de roue de bicyclette… Il n’y a plus de biscuit… Il n’y a plus de plaids… Il n’y a plus de marées… Il n’y a plus de calmant… Il n’y a plus de cercueils… », cette série ponctuant le déroulement de la pièce du début à la fin.
Le leitmotiv de la fin du monde s’incarne dans un autre ensemble d’actions et de paroles. Il concerne l’examen minutieux du dehors, de la nature, de la mer et de la terre, auquel est obligé de se livrer Clov, sous les ordres de Hamm, le « refuge » se situant entre terre et mer : « Regarde la terre… Regarde la mer… Regarde l’océan… Tu as regardé ? Et alors ? ». À chaque fois, Clov doit s’exécuter et cette action, cet examen, donne lieu à un ensemble de mouvements et gestes burlesques, toujours les mêmes. Car Clov est obligé de se servir d’un escabeau pour atteindre les deux petites fenêtres haut perchées et regarder le dehors en se servant d’une longue-vue, obligé de déplier chaque fois l’escabeau, de le replier, de le déplacer d’un côté à l’autre, etc.
Il n’est pas douteux que ces thèmes gestuels et parlés répétés au cours de la pièce trouvent bien leur origine dans la répétition qui structure le temps en musique, la répétition devenant un des grands principes de la dramaturgie de Beckett.