Beckett
Beckett, lecteur de Proust [1]
par Hélène Waysbord, inspecteur général honoraire, conseillère Littérature au département Arts et culture du CNDP et directrice de la collection « Présence de la littérature »
La commémoration est l’occasion de relire des auteurs disparus, de donner une nouvelle chance à des ouvrages qui gardent toute leur force actuelle, qui sont encore nos contemporains, mieux encore, qui demeurent des précurseurs, comme ils le furent à leur parution, trop tôt sans doute pour être lus et compris.
Que l’hommage rendu à Beckett pour le centenaire de sa naissance nous permette de relire l’un de ces ouvrages. Il est l’essai d’un tout jeune homme, étudiant encore – mais le terme convient mal à qui fut d’emblée magistral.
Nous sommes à l’automne 1928. Samuel Beckett, remarqué à Trinity College à Dublin par un professeur influent, et protégé par lui, est nommé pour deux ans à l’École normale supérieure à Paris. Il n’a encore rien publié, écrit des poésies et traduit les surréalistes après une thèse sur Verhaeren.
Taciturne, à l’écart de l’effervescence intellectuelle de la « rue d’Ulm » en ces années, Samuel Beckett fréquente surtout le milieu irlandais, actif à Paris. Sa rencontre avec Joyce est déterminante. Ulysse a été publié quelques années avant, en 1922, et Beckett s’intègre rapidement au cercle de l’écrivain, l’aide à son projet Work in Progress, qui sera publié en 1939 sous le titre Finnegan’s Wake.
Dans le même temps, ses traductions de Rimbaud témoignent également d’une recherche de la novation radicale en art, loin de toute voie tracée, et de sa volonté de se confronter aux sommets. En 1930, la proposition d’une monographie sur Proust lui est faite, il reste l’été à Paris pour ce faire, sacrifiant un séjour en Irlande.
Situons l’essai dans le contexte proustien de l’époque. La NRF a consacré un numéro d’hommage à Proust le 1er janvier 1923, quelques mois après sa mort. Il rassemble souvenirs et critiques. La comparaison avec l’approche adoptée par Beckett est significative. Pour l’étude de Samuel Beckett, aucun modèle, aucun devancier, dans sa lecture d’un grand contemporain à venir. Les quelques lignes d’avant-propos sonnent comme une exécution des critiques existantes : « On ne trouvera ici aucune allusion à la vie et à la mort légendaires de Marcel Proust, ni aux potins de la vieille douairière de la correspondance, ni au poète, ni à l’auteur des essais, ni à son eau de Seltz… »