Beckett
Il a ainsi fréquenté assidûment galeries, musées et collections, à Dublin, Londres, Paris, en Italie, et partout où il avait l’occasion de se rendre, comme durant ce voyage en Allemagne en 1937-1938, où il a laissé des carnets très détaillés sur ses inlassables visites. Il n’a cessé non plus, guidé en particulier par son ami Mac Greevy (qui deviendra conservateur de la National Gallery de Dublin) de se documenter sur l’histoire de l’art ou sur tel ou tel peintre en particulier, gardant précisément en mémoire des détails de certains tableaux qu’il lui arrivait de contempler de longs moments durant.
Il a fréquenté aussi, après la guerre et cela quotidiennement, nombre de peintres faisant partie du cercle des amis de Georges Duthuit parmi lesquels, Tal Coat, Masson, Staël, Riopelle, Matisse et Giacometti (qui a dessiné l’arbre de Godot pour une reprise de la pièce à L’Odéon). Il a entretenu une amitié étroite avec certains d’entre eux (plus qu’avec des hommes de lettres, si l’on excepte sa relation exceptionnelle avec James Joyce), et en particulier, Jack B. Yeats dont il fréquentait l’atelier en Irlande, les frères Bram et Geer Van Velde, Henri Hayden qu’il a connu à Roussillon pendant la guerre, et Avigdor Arikha, sur lesquels il a écrit et qu’il a toujours soutenus.
Il faudrait ajouter, tant son rapport à la peinture est complexe et prend de multiples formes, que Beckett a mené toute une réflexion sur la peinture et les images, en particulier à partir des œuvres de ses amis, dont les textes les plus connus sont publiés aux Éditions de Minuit sous les titres de Le Monde et le Pantalon (sur les frères Van Velde) et Trois dialogues avec Georges Duthuit (sur Tal Coat et Bram Van Velde). Ce questionnement intense, mené pendant une dizaine d’années après la guerre, se produit à travers l’amitié étroite qui le lie alors avec Georges Duthuit, gendre de Matisse, qui reprend la revue Transition. Duthuit demande à Beckett nombre de traductions d’ouvrages contemporains sur la peinture.
En s’appuyant sur le grand art byzantin dont il est spécialiste, celui-ci se livre à une critique radicale des idées de mimesis, d’espace illusionniste, idées qui, selon lui, sont à la base même de l’art occidental depuis la Renaissance italienne. Or, la représentation qui met à distance, transforme l’amateur en spectateur, en consommateur, en public jouisseur d’images merveilleuses, en opposition totale avec la réalité du désordre et du désastre de l’existence, attestée aussi par le tragique de notre situation historique (nous sommes juste après la fin de la Seconde Guerre mondiale). La peinture est trop riche et devient très vite une marchandise, un marché, faisant obstacle à la rencontre et à la compréhension d’autrui. Assez vite cependant, Beckett qui a subi l’influence de Duthuit et partagé bon nombre de ses idées, sera amené, pour différentes raisons, à renoncer à cet « espoir fou », comme l’écrit Rémi Labrusse, de briser les barrières entre les formes et l’existence, espoir soit dit en passant qui était aussi celui d’A. Artaud (briser la forme pour atteindre la vie).