Beckett
Le rôle dont il a investi Bram Van Velde (incarner une autre voie, à côté de la tradition occidentale), a porté tort à ce dernier, qu’on a regardé davantage pour retrouver les idées de Beckett que pour lui-même. Beckett est obligé de constater que le peintre, dans son travail, ignore les catégories dans lesquelles il a voulu l’enfermer et que ce peintre de l’empêchement, « peignant l’impossibilité de peindre », en vient à faire une œuvre et des toiles qui recèlent autant de splendeurs que tant d’autres.
Beckett mettra fin à ce travail de théoricien et refusera de nouvelles propositions de publications par un simple « ça ne m’intéresse plus » proféré à l’adresse de Duthuit, pour couper court avec cette partie de son travail et s’en détacher. Et le fait est que cette rupture va coïncider avec son intérêt croissant pour le théâtre et le travail énorme qu’il va y accomplir tant comme auteur que comme metteur en scène, comme le montre bien Rémi Labrusse. Comme si cet intérêt avait absorbé l’autre et en prenait désormais le relais, affrontant directement le problème de la représentation et allant à l’image « par les seules voies de l’image », suivant la belle formule de Bruno Clément.
Parmi les peintres qu’il a aimés avec passion et dont il serait difficile, on s’en doute, de dresser une liste exhaustive, citons les écoles flamandes et hollandaises du xviie siècle, les expressionnistes allemands et nous ajouterions, styles et époques confondus, de grands peintres du clair-obscur, de l’ombre et de la lumière : Rembrandt, Le Caravage, Mantegna… dont on peut sentir la présence dans ses pièces et ses mises en scène personnelles.
Prenons donc à la lettre ce que nous dit Samuel Beckett, habituellement si peu disert sur son travail ; c’est un tableau, Deux hommes contemplant la lune, qui a présidé à la conception de En Attendant Godot, tout au moins comme source principale, car cela n’exclut pas d’autres sources plus ou moins inconscientes, tant picturales (deux toiles de J. B. Yeats, selon James Knowlson) que littéraires. Parmi celles-ci, on ne manquera pas de citer deux de ses romans précédents, Murphy, comme l’auteur l’a lui-même indiqué, et le précieux et prémonitoire Mercier et Camier. C’est en effet dans ce roman écrit en français en 1947 et publié seulement en 1970, qu’apparaît pour la première fois le « couple » beckettien que l’on va retrouver quasiment tel quel dans Didi et Gogo.
Remarquons d’abord que le tableau de C. D. Friedrich correspond exactement à la dernière scène du premier acte de Godot, répétée avec peu de variations à la fin de l’acte 2. C’est une des plus belles scènes de la pièce, la plus marquante en tout cas, la scène que le spectateur emportera avec lui et gardera en mémoire. Dès la sortie de l’envoyé de Godot, le petit garçon qui vient de délivrer son message (« Monsieur Godot vous fait dire qu’il ne viendra pas ce soir »), l’auteur-metteur en scène Samuel Beckett fait brusquement tomber la nuit sur ses personnages. Et la lune se lève brusquement elle aussi, baignant la scène d’une clarté argentée. Que font d’autre les deux comparses, sinon d’attendre Godot, du moins la nuit, qui, elle, finira bien par venir, comme le précise la réplique « La nuit ne viendra-t-elle jamais ? », un des leitmotive de la pièce. Car si elle apporte un supplément d’angoisse et les laisse plus démunis et abandonnés, elle apporte aussi un soulagement, celui de suspendre l’attente en la remettant au lendemain.