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Dossier

Beckett


C’est dans cette succession du jour et de la nuit, dans cette opposition de l’ombre et de la lumière que Beckett installe sa pièce, comme il le fera dans Oh les beaux jours (chaque acte y correspond aussi à une journée), puis dans La Dernière bande où le conflit noir/blanc, ombre/lumière prendra un tour nettement symbolique et deviendra un principe dramaturgique et scénique.

Pour construire En attendant Godot, c’est comme si Beckett avait extrait les éléments principaux du tableau de Friedrich : le couple, deux hommes de corpulence différente (élément important car il rejoint l’opposition des physiques dans les duos de music-hall, très appréciés de Beckett), qui prennent appui l’un sur l’autre, sous un arbre, dans une atmosphère crépusculaire. Ils contemplent la lune, dans un paysage composé de quelques éléments emblématiques : un arbre, un rocher, sous la seule lumière de la lune.

Cette image condense à elle seule la situation statique de la pièce (sans conflit, ni action, ni dénouement) : deux hommes, frères de solitude et d’errance, cramponnés l’un à l’autre pour faire face à l’étrangeté et à l’énigme du monde, comme happés par cette lumière nocturne, engloutis dans le mystère de la nature. Deux hommes perdus dans l’immensité, fixés, rivés par cette contemplation, cette attente.

Après cette première pièce, qualifiée ironiquement par Beckett de « western endiablé », toute sa dramaturgie ira effectivement dans le sens d’une concentration et d’une réduction extrêmes : du nombre des personnages (de plus en plus nous tendons vers des formes de monologue), de leur immobilité, de l’espace qui se resserre autour des corps qui se réduisent parfois à de simples fragments (tête, visage, bouche).


Le Caravage, La décollation de Saint-Jean Baptiste
Malte, La Valette, cathédrale Saint-Jean
© Archives Alinari, Florence, Dist RMN / © Georges Tatge


Au début des années 1970, Beckett écrit Pas moi, qui répond à ses préoccupations d’alors. Depuis un certain temps déjà, il cherchait le moyen de composer une pièce avec une seule bouche qui se détacherait sur l’obscurité. Mais il sentait bien que cela ne suffisait pas. C’est lors d’un voyage à Malte, en 1970, où il voit une toile de Le Caravage à la cathédrale Saint-Jean de la Valette qu’il trouve enfin l’idée de réaliser sa pièce. Cette toile, La Décollation de Saint Baptiste (devant laquelle il reste en contemplation plus d’une heure durant), le frappe en particulier par son dédoublement spatial. Au premier plan, au centre, prend place la scène terrible qui se prépare, le martyre de Saint Jean-Baptiste, alors que dans le fond à droite, en haut, deux personnages assistent à la scène, non sans attention ni voracité, mais avec l’éloignement de spectateurs.