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Dossier

Beckett

 

Un univers de jeu

Voici donc Fin de partie. Le titre, d’abord, est une locution qui appartient au vocabulaire des échecs. Samuel Beckett, grand amateur de ce jeu, a sans doute eu entre les mains un manuel intitulé Cinq cents fins de partie, et il n’est pas indifférent qu’il ait choisi d’afficher d’emblée ses intentions et de fournir à qui le voudrait une des clés de la dramaturgie de sa pièce, qui, pour dire la vie et la mort, adopte les schémas et les contraintes d’un jeu. Le grand psychanalyste Didier Anzieu, qui fut l’un des plus subtils exégètes de l’œuvre beckettienne, attribue à Nagg et Nell les rôles du Roi et de la Dame dans cette partie, Hamm étant le Cavalier et Clov la Tour, tandis que le petit garçon aperçu depuis le vasistas pourrait figurer un pion échappé du damier. Chacun de ces personnages tient une place qui lui est rigoureusement assignée (Hamm : « Je suis bien au centre » ?) et exécute un certain nombre de figures obligées, aussi contraignantes que les phases d’un rituel et nécessairement répétées de partie en partie : Hamm s’inquiète ainsi successivement de l’heure de son calmant, de son remontant, et Nagg de l’histoire qu’il a à raconter. De loin en loin, une réplique parfaitement explicite rappelle la nature de ce qui est en cours (« A/à moi/de jouer », dit Hamm, meneur indiscutable de tout le processus). Au-delà de la partie entamée, avec ses points forts et ses pauses millimétrées, aucune perspective n’est ouverte et aucun doute n’est permis sur l’issue de la pièce : dès la première réplique, la fin du jeu est programmée (« Il est temps que ça finisse. Et, cependant, j’hésite à finir. » Et, plus loin : « Cessons de jouer – Jamais. ») On pourrait continuer ce relevé, mais il faut dire que la particularité de la partie à laquelle nous assistons est que tout le monde y est perdant et que personne ne peut en modifier l’issue, « puisque ça se joue comme ça ». Ajoutons qu’elle peut se répéter à l’infini, vieille comme le monde, et toujours prête à reprendre comme aux plus beaux jours.
Il n’y a aucun recours possible pour les acteurs engagés dans cette entreprise : pas plus que dans la réalité extérieure, ils ne peuvent se tourner vers un arbitre ou vers un juge équitable. Parmi les figures qu’ils doivent exécuter selon le règlement auquel, de gré ou de force, ils ont adhéré, il y a un moment obligé de prière. « Prions Dieu » dit Hamm. Et Nagg, fermant les yeux : « Notre Père qui êtes aux… » Suit un silence découragé, ponctué de « Je t’en fous », de « bernique » et de « macache », pour conclure aujourd’hui comme hier et sûrement comme demain : « Le salaud ! Il n’existe pas ! » Cette réplique, soit dit en passant, a été censurée à Londres, au moment où la BBC allait donner sur ses ondes la traduction anglaise de la pièce. Intraitable, Beckett a refusé de la supprimer, consentant simplement à remplacer salaud par cochon.
Retenons enfin cet avertissement de l’auteur sur la nature et la portée de la partie qui est jouée : il est parfaitement inutile de se faire des idées en observant les joueurs au long de la partie. Ils ne sont pas là pour signifier quelque chose. Pas plus que la littérature ou le roman, le théâtre, ici, ne cherche à produire du sens. Les personnages, prisonniers de leur condition et de leur histoire, ne disposent pas de la moindre liberté de faire bouger les choses ou d’apporter la plus petite modification à leur parcours. Passant, contente-toi d’observer le déroulement de la partie à laquelle tu assistes.