Beckett
Sur les personnages
Les personnages de Fin de partie entretiennent une étroite parenté avec le personnel romanesque de Samuel Beckett. Distribués par couples, ils appartiennent à ce qu’on peut appeler la lignée inaugurée dans Murphy. Mieux : tout se passe comme s’ils concentraient en eux des traits épars à travers l’œuvre, tantôt reproduisant des obsessions et des phobies parsemées dans les romans, et tantôt donnant de l’acuité et du tranchant aux déboires quotidiens consignés au fil des pages du récit. Opposés les uns aux autres par une haine violente, ils sont disposés en trois groupes. Voici d’abord le mari et la femme, inévitablement réunis pour le pire : ce sont ici Nagg et Nell, aussi minables aujourd’hui dans le registre de la tendresse sirupeuse qu’ils le furent dans celui de la bagatelle : usés jusqu’au tréfonds, terrorisés, radoteurs et suçotant comme derniers bonbons de minables souvenirs, ils sont paralysés, immobiles, enfermés dans deux poubelles, dont leurs têtes émergent parfois pour quelques bribes de conversation. Le couple père et fils (Nagg et Hamm), lui, est régi par une cruauté brutale, qui remonte à la fornication qui a donné naissance à l’enfant, devenu le bourreau de ses géniteurs : les valeurs les plus généralement respectées dans la société sont bafouées avec une délectation morbide par le fils, qui signale à cor et à cri qu’il n’a pas demandé à venir au monde et qui se venge impitoyablement. Il faut dire que Hamm lui-même est cloué dans un fauteuil et réduit à manier un vieux linge. Son pouvoir tient à la violence qu’il est encore en mesure d’exercer sur autrui : il forme ainsi avec Clov un troisième couple, tout aussi important dans l’univers beckettien, qui peut se décliner comme celui du bourreau et de la victime, du maître et de l’esclave, ou encore, dans le registre du cirque, du clown blanc et de l’auguste.
Comme le note Didier Anzieu, ces personnages sont devenus incapables d’établir un lien entre la perception, la pensée et le langage : le délabrement de leur corps n’est qu’un indice de l’émiettement radical de leur moi, et l’immobilité qui les enserre inexorablement ne peut que les acheminer vers le néant. Si Clov, le domestique (et, pour certains, le fils de Hamm ou son substitut), garde encore un minimum d’autonomie de mouvement et de parole, il est touché dans sa volonté et dans sa capacité de penser. À propos de ces personnages, Beckett parle de leur « déchéance originaire et terminale », et il dit très clairement, lui qui n’aime guère les commentaires et les exégèses, avoir voulu donner dans Fin de partie « un spectacle navrant, désespéré ». Est-ce pour cette raison qu’il a, en cours d’écriture, ramené sa pièce de deux actes à un seul ? Ce serait une façon, se méfiant du genre du diptyque, de mettre fin à toute velléité de doser souffrance et pitié et, plus encore, de compenser l’étalage de la misère de l’homme par une allusion à sa grandeur, si couramment invoquée par compensation.
S’il n’y a donc aucun salut à espérer et aucune catharsis à attendre du jeu théâtral, il n’en reste pas moins ceci qui fonde la pensée de Beckett et qu’il faut bien appeler son humanisme : l’homme a la faculté de dire non au néant, et c’est ce que fait Hamm, de l’aveu de l’auteur lui-même, qui tiendra à le souligner des années plus tard. Il est d’autant plus important de prendre en compte cette déclaration qu’elle donne la clé la plus secrète de l’œuvre tout entière de Samuel Beckett, qui aura beau émacier de plus en plus ses personnages dans la suite de ses écrits, en les débarrassant de tous les oripeaux qui leur restaient : privés de toute identité et leurs noms réduits à une initiale, dépouillés de toute mémoire et leurs corps effacés au profit d’une bouche émergeant dans l’obscurité, ils se réduiront de plus en plus à leur voix, inextinguible, invincible, soutenue par un souffle contre lequel rien ne saurait prévaloir, sinon à l’heure où elle se dissoudra dans la mort, quand la partie finira vraiment, inexorablement, dans le silence.