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Dossier

Choderlos de Laclos

Les Liaisons dangereuses

par Robert Abirached, écrivain et critique dramatique. Auteur de nombreux ouvrages, dont Casanova ou la dissipation (1961 et 1994) et La Crise du personnage dans le théâtre moderne (1978 et 1994). Directeur du Théâtre et des Spectacles au ministère de la Culture de 1981 à 1988, il a enseigné notamment aux universités de Caen et, jusqu'en 1999, de Paris-X Nanterre, dont il est professeur émérite

 

Les historiens de la littérature ont entretenu, autour de Pierre Choderlos de Laclos, un débat artificiel. Pour qui veut expliquer la vie d'un écrivain par son œuvre, et réciproquement, dans l'espoir d'ajuster la fiction à la réalité immédiate et de réduire la complexité du processus de l'écriture à un enchaînement de formules simples, il y a de quoi, en effet, être déconcerté par cet écrivain d'occasion, auteur d'un unique roman publié dans sa quarante-deuxième année et de quelques essais sur des problèmes sociaux ou militaires, dont la biographie se déchiffre aussi aisément qu'un bulletin d'état civil et qui, dans Les Liaisons dangereuses, a mis en scène des personnages fort éloignés de son expérience quotidienne. D'où la question de savoir s'il n'a pas vraiment utilisé dans son livre une correspondance qui lui serait tombée entre les mains, ou s'il n'a pas transcrit une aventure réellement arrivée à Grenoble ou ailleurs, ou s'il n'a pas, au moins, dépeint ses héros d'après nature : des limiers inventifs et soupçonneux ont exploré une à une toutes ces pistes, proposé des noms, des dates et des lieux, avancé des rapprochements et ainsi de suite. Il est vrai, pour leur excuse, que le roman de Laclos avait fait scandale en son temps et piqué la curiosité des cercles mondains, incapables de concevoir qu'on fît d'imagination l'anatomie du libertinage et qu'on jugeât une société sans être le témoin intime, le complice ou la victime de ses agissements.

Qui est Laclos ? Un homme de moyenne bourgeoisie, d'abord, petit-fils d'un négociant établi rue Montmartre, fils d'un fonctionnaire des finances et gendre, bientôt, d'un autre fonctionnaire. Fidèle à sa classe, dont il partage la culture, l'impatience et les intérêts, il va rallier la cause de la Révolution, sans extrémisme, mais avec fermeté : rien à voir avec les petits-maîtres et les grands seigneurs qu'il décrit dans son livre et qu'il connaît bien mieux par ses lectures que pour les avoir fréquentés de près. Sa carrière est celle d'un officier artilleur, que son origine sociale empêche d'avancer brillamment et à qui la paix ne donne guère l'occasion de faire ses preuves sur le terrain : il réussit d'autant moins qu'il ne partage pas la doctrine militaire officielle et qu'il ne craint pas de le proclamer ici ou là. Ainsi, capitaine encore à quarante-cinq ans, est-il sanctionné par son ministre pour avoir, librement et sans autorisation, critiqué Vauban. Rien à voir, dans tout cela, avec un homme de lettres, même s'il taquine parfois la plume et se fait élire, au hasard d'une garnison, membre de l'académie de La Rochelle : il a beau manier avec une égale aisance la balistique et la rhétorique, il s'intéresse infiniment plus à la première qu'à la seconde. Après 1789, son principal souci est de se faire réintégrer dans l'armée : nommé maréchal de camp (quelle promotion, enfin, après une si longue attente !), mais presque aussitôt rayé des cadres pour orléanisme, à peine la roue a-t-elle tourné qu'il demande à cor et à cri de reprendre du service, et c'est Bonaparte lui-même qui le fait, contre l'avis des bureaux, général d'artillerie et l'envoie sur le Rhin, puis en Italie.