Colette
Colette, un certain regard
par Frédéric Maget, professeur de Lettres modernes et président de la Société des amis de Colette. Spécialiste de l'auteur de Chéri, il lui consacré de nombreux articles et ouvrages (Lettres à Missy, Flammarion, 2009 ; Colette journaliste, Le Seuil, 2010). Il co-dirige le Cahier de l'Herne consacré à Colette, à paraître fin 2011.
« Colette, nous sommes encore dans votre monde, nous n’en pouvons pas sortir, nous n’en voulons pas sortir, car il dure plus longtemps, il est plus vrai que le nôtre. » (J. M. G. Le Clézio)
« Regarde ». L’injonction lancée par la mère de Colette résonne à travers toute l’œuvre : « Regarde : il n’est pas possible que le soleil favorise, autant que le nôtre, les autres jardins ! regarde bien ! » (Les Vrilles de la vigne, Pl. I, p. 977), « Nous ne regardons, nous ne regarderons jamais assez, jamais assez juste, jamais assez passionnément. » (De ma fenêtre, Pl. IV, p. 621). Attention méticuleuse au réel, curiosité insatiable et passionnée, tels furent les maîtres mots d’une œuvre et d’un style uniques dans l’histoire de la littérature française. Les éléments d’une poétique qui refusa de s’appeler ainsi.
« Regarde… »
Tout commence dans le jardin de Saint-Sauveur-en-Puisaye, petit village de l’Yonne où Colette est née en 1873, derrière « la façade à grandes fenêtres et sans grâce d’une maison bourgeoise ». Sido y enseigne à sa fille l’art difficile de regarder : « Écoute sur Moutiers », « Tu entends ?… », « Chut !.… Regarde… »… (Sido, Pl. III, p. 507 et p. 509). Regarder, cela signifie l’attention méticuleuse, s’attarder sur des détails et sur les mystères que recèle le quotidien : « Regarde la chenille velue, pareille à un petit ours doré ! Regarde la première pousse de haricot […] Regarde la guêpe qui découpe, avec ses mandibules en cisaille, une parcelle de viande crue […] Regarde, vite, le bouton de l’iris noir est en train de s’épanouir ! Si tu ne te dépêches pas, il ira plus vite que toi. » (Journal à rebours, Pl. IV, p. 172). Regarder, cela signifie aussi découvrir. La curiosité universelle dont Sido fait preuve, cette attention passionnée au réel, elle la partage avec sa fille. Toutes deux face à un pot rempli de terre, incapables de décider si cette terre contient un bulbe de crocus ou une fragile chrysalide d’insecte, hésitent : « Elle savait que je ne résisterais pas, moi non plus, au désir de savoir, et qu’à son exemple je fouillerais, jusqu’à son secret, la terre du pot à fleurs. Elle savait que j’étais sa fille, moi qui ne pensais pas à notre ressemblance, et que déjà je cherchais, enfant, ce choc, ce battement accéléré du cœur, cet arrêt du souffle : la solitaire ivresse du chercheur de trésor. Un trésor, ce n’est pas seulement ce que couvent la terre, le roc ou la vague. La chimère de l’or et de la gemme n’est qu’un informe mirage : il importe seulement que je dénude et hisse au jour ce que l’œil humain n’a pas, avant le mien, touché… » (Sido, Pl. III, p. 507).
« Éliminer le banal, ce n’est pas mon affaire »
Colette vouait une véritable passion au réel dans ce qu’il peut avoir de plus ténu. Rien ne lui était indifférent pas même ce qu’il pouvait y avoir de plus banal : « Éliminer le banal, ce n’est pas mon affaire, puisque la plupart du temps, c’est l’ordinaire qui me pique et me vivifie. » (Le Fanal bleu, Pl. IV, p. 966). Colette fut pendant près d’un demi-siècle aux premières loges de l’Histoire. Elle connut deux conflits mondiaux, assista aux grands bouleversements historiques et sociologiques de l’entre-deux-guerres et de l’après-guerre sans jamais s’y attarder. Indifférence ? On l’a souvent dit. Colette a toujours privilégié, ce que le commun délaissait. Alors que les combats meurtriers de la Grande Guerre font rage, Colette préfère aux champs de bataille et aux grandes manœuvres, aux grands sentiments et au patriotisme, la peinture de la vie à l’arrière dans ce qu’elle peut avoir de plus quotidien et de plus banal, livrant ainsi un des rares témoignages sur le quotidien des femmes restées à l’arrière. De même aux grands hommes, elle préféra souvent les anonymes : « Je n’ai guère approché, pendant ma vie, de ces hommes que les autres appellent grands. […] Je suis coupable de leur avoir […] préféré des êtres obscurs, pleins d’un suc qu’ils défendaient, qu’ils refusaient aux sollicitations banales. » (Mes apprentissages, Pl. III, p. 983). Ces êtres obscurs, ce furent d’abord les acteurs, les chanteurs, les danseurs et les mimes qu’elle côtoya pendant près de six ans dans les coulisses des théâtres de Paris et de province. Elle laisse sur cet envers du music-hall des pages qui comptent parmi les plus belles de l’œuvre et parmi les plus justes jamais écrites sur le monde du spectacle. Elle y dépeint avec une humanité sans complaisance et une tendresse jamais démentie la dure vie de ces « prolétaires » du théâtre pour qui l’effort et le travail sont les seules valeurs : « Je ne parle pas des vedettes, je m’arrête aux anonymes, aux humbles qui “tournent” toute l’année, qui débarquent chez Baret, pâles encore de la dernière nuit passée dans le train, courbatus du mauvais sommeil assis… Ils ont juste le temps de répéter trois jours, de se faire ravauder et blanchir, et ils repartent, résignés, sans même l’espoir de lire, éblouis, leur nom dans un courrier théâtral de la province ou de l’étranger… » (Notes de tournée, Pl. II, p. 201). Lorsqu’il lui arriva de croiser la route des grands hommes – elle en connut beaucoup quoi qu’elle dise – et de leur consacrer quelques pages, ce ne fut jamais à la manière des hagiographes, mais à hauteur de vue. Elle avait ce talent incomparable de saisir chez chacun le geste, la mimique, ou le détail physique révélateur. À partir de ce détail, elle dressait d’eux un portrait saisissant d’authenticité et de vérité.