Desnos
Le défi de Desnos
Par Xavier Roux, artiste conceptuel, établi à New York et dont les projets d’art monumentaux explorent la relation entre l’écrit et le réel. A créé en 2010 une sculpture en acier et nylon inspirée du célèbre poème « La Fourmi » de Robert Desnos
Je devais avoir cinq ans quand j’ai appris le poème La Fourmi de Desnos à l’école maternelle. Je me rends compte aujourd’hui que j’ai appris le poème avant de savoir le lire… Le rythme des phrases, la répétition des « ça n’existe pas », la musicalité du texte ont certainement aidé. C’est probablement le premier poème que j’ai appris – plus une chanson qu’un poème. Première récitation. Erreur d’enfant, j’inclus Desnos dans son poème et termine ma récitation par : « Eh ! Pourquoi pas, Robert Desnos ? »
Trente-deux ans plus tard à New York. La ville est encore sous le choc de la violence du 11 septembre 2001. Un grand concours est organisé pour créer un mémorial à la mémoire des victimes des attentats. Je décide de participer et je propose simplement de conserver intact une partie des fondations, symbole d’indestructibilité et d’espoir mais également de vulnérabilité et de la violence qu’il a fallu pour les rendre visibles. À Ground Zero, l’effondrement des tours révèle des strates grises de teintes homogènes mais subtilement différentes et variées aux lignes imparfaites et ondulantes qui courent le long de ces falaises de béton construites à la démesure d’une ville verticale et folle qui semble vouloir rivaliser avec, sinon avec les dieux, du moins la nature. « Il faut apprendre à écouter le silence des pierres » disait sagement Marguerite Yourcenar dans son éloge à Roger Caillois lors de son entrée à l’Académie française. Ce texte me revient en mémoire alors que je travaille sur ma proposition de mémorial. C’est en recherchant en ligne le texte original du discours de Yourcenar que je retrouve par hasard le poème de Desnos.
Je n’ai pas fini de relire le poème que je décide de relever le défi de Desnos. Eh ! Pourquoi pas ? Curieusement je commence par m’intéresser non aux écrits de Desnos mais à son histoire. Qui était Desnos ? J’apprends son destin héroïque et tragique. Cette découverte me renforce dans la décision de créer une fourmi de 18 mètres avec un chapeau sur la tête. Le poète est mort des suites de son combat pour la liberté, quel plus bel hommage que de le prendre aux mots. J’imagine une sculpture fluide aux formes minimalistes qui suivraient le parcours final de Desnos : Royallieu, Auschwitz, Buchenwald, Flöha et Terezin. Dans mon dialogue imaginaire avec Desnos, j’imagine le plaisir qu’il aurait de savoir qu’aujourd’hui son désir de liberté s’incarne dans une sculpture née de ses écrits et qui se tient là où il a le plus souhaité cette liberté. La poésie surréaliste sur les lieux infâmes de la barbarie nazie.
Je comprends rapidement l’impossibilité du projet. Ces lieux de mémoire portent trop de souffrance pour qu’il soit possible de les associer à un projet d’art. Le risque de banalisation et d’incompréhension est trop grand. Dommage.
Le projet s’est enraciné en moi. C’est devenu une obsession et en même temps une certitude. Une obsession car tout me conduit à Desnos, à ces textes, à la fourmi. Les rencontres et les « hasards » se multiplient.
Plus sereinement s’installe en moi la certitude que je vais faire ce projet ou plutôt que le projet se fait et que je suis l’intermédiaire par lequel la fourmi va prendre forme. Créer c’est la toute puissance de laisser naître les projets. Je suis un jardinier qui sème – qui s’aime écrirait Desnos – dans l’imaginaire des autres les graines qu’il laisse pousser dans son imagination. C’est cette fertilisation qui transcende le temps et l’espace et qui nous unit tous.
Mais revenons à nos fourmis. C’est décidé. Je vais faire la fourmi de Desnos. Tout s’enclenche. Je reçois le soutien des Amis de Desnos, l’association animée par Jacques Fraenkel et Marie-Claire Dumas. Les institutions culturelles et les fondations sont derrière le projet qui doit se faire pour le soixantième anniversaire de la mort de Desnos. Et puis, brutalement, tout s’arrête. Le projet n’aura pas lieu.
Je m’interroge encore aujourd’hui sur les raisons de cet arrêt. J’ai eu l’impression que l’univers me disait « non ! ». De retour à New York je garde la fourmi dans mon cœur avec une certaine amertume toutefois que le projet n’aie pas été réalisé. Je décide alors de peindre la fourmi de 18 mètres à l’échelle 1. Je peins 24 panneaux d’un mètre cinquante par un mètre cinquante. Une toile immense que je n’ai encore jamais vue entière faute d’espace pour l’exposer.
Trois ans ont passé. Je retrouve avec bonheur mon amie Valérie Kanza que je n’ai pas vue depuis quinze ans ! Autour d’une bonne bouteille de bordeaux nous nous racontons nos vies. J’en viens à lui parler de la fourmi et à cette étrange impression que l’univers a dit « non ! ». Elle me répond en souriant : « non, quoi ? – Non, pas maintenant ? Non, pas toi ? Non, pas à Paris ? » À cet instant le projet reprend vie, la certitude est de retour, l’obsession plus forte que jamais.
À la suite d’une succession de rencontres et de hasards qu’il serait fastidieux de détailler, je rencontre Lucien Zayan, directeur d’Invisible Dog, un centre d’art contemporain qui vient de s’ouvrir a New York. Je lui propose de faire une installation des peintures que j’ai faites sur La Fourmi. Il me propose de créer la fourmi.
C’est le début d’une formidable aventure. Le rêve devient réalité. Installé dans un atelier de 1000 mètres carrés au cœur de New York et avec une équipe d’une dizaine de personnes je passe trois mois à fabriquer la fourmi. Une tonne et demie de poutres d’acier est transformée en pattes d’une fourmi géante de 18 mètres de long et de 12 mètres d’envergure. Des ballons géants sont fabriqués dans une usine du sud des États-Unis puis assemblés à la structure dans l’atelier. Enfin, un chapeau en acier de 150 kilos est découpé et soudé, puis installé.
Le plus remarquable de toute cette aventure c’est la puissance du rêve. La poésie de Desnos a fait germer en moi un rêve d’enfant auquel, devenu artiste, j’ai donné forme.
La passion et le rêve ont cette faculté étrange de tout rendre possible. Toutes sortes de hasard et de rencontres viennent faciliter le travail et ouvrent des portes à des opportunités jusque-là insoupçonnées.
The Ant est bien sûr un hommage au génie poétique de Desnos. C’est aussi un formidable pied de nez à tous les fanatiques de la violence et de l’intolérance. S’ils peuvent – trop souvent – enfermer les poètes, ils ne peuvent rien contre l’esprit libre de la poésie.
Enfin, The Ant est un geste symbolique en hommage à tous les rêves d’enfants qui furent broyés et anéantis par la barbarie de la haine et de l’intolérance. Certains me disent qu’il est naïf de penser qu’une œuvre d’art puisse changer la nature humaine. Je leur réponds simplement avec les mots de Desnos : « Eh ! Pourquoi pas ? »
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