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Dossier

D'Urfé

Annexe 4 : Dans le livre 11 de la première partie, le druide Adamas décrit une série d’œuvres picturales qui narrent une histoire d’amour et apparaissent comme les reflets de la réalité. Le troisième tableau assemble le beau et le laid et montre que l’amour n’a pas d’âge.

 

 

 

par Marie-Claude Mioche

 

Lors Adamas continua : voici votre belle rivière de Lignon. Voyez comme elle prend une double source, l’une venant des montagnes de Cervières, et l’autre de Chalmazel, qui viennent se joindre un peu par-dessus la marchande ville de Boën.
Que tout ce paysage est bien fait, et les bords tortueux de cette rivière avec ses petits aulnes qui la borne ordinairement ! Ne connaissez-vous point ici le bois qui confine ce grand pré, où le plus souvent les bergers paresseux paissent leurs troupeaux ? Il me semble que cette grosse touffe d’arbres à main gauche, ce petit bief qui serpente sur le côté droit, et cette demi-lune que fait la rivière à cet endroit, vous le doit bien remettre devant les yeux. Que s’il n’est à cette heure du tout semblable, ce n’est que le tableau soit faux, mais c’est que quelques arbres depuis ce temps-là sont morts, et d’autres creux, que la rivière en des lieux s’est avancée, et reculée en d’autres, et toutefois il n’y a guère de changement.
Or regardez un peu plus bas le long du Lignon. Voici une troupe de brebis qui est à l’ombre, voyez comme les unes ruminent lâchement et les autres tiennent le nez en terre pour en tirer la fraîcheur: c’est le troupeau de Damon, que vous verrez si vous tournez la vue en çà dans l’eau jusqu’à la ceinture. Considérez comme ces jeunes arbres courbés le couvrent des rayons du soleil, et semblent presque être joyeux qu’autre qu’eux ne le voie. Et toutefois la curiosité du soleil est si grande, qu’encore entre les diverses feuilles, il trouve passage à quelques-uns de ses rayons. Prenez garde comme cette ombre et cette clarté y sont bien représentées. Mais certes il faut aussi avouer que ce berger ne peut être surpassé en beauté. Considérez les traits délicats et proportionnés de son visage, sa taille droite et longue, ce flanc arrondi, cet estomac relevé, et voyez s’il y a rien qui ne soit en perfection. Et encore qu’il soit un peu courbé pour mieux se servir de l’eau, et que de la main droite il frotte le bras gauche, si est-ce qu’il ne fasse action qui empêche de reconnaître sa parfaite beauté.
Or jetez l’œil de l’autre côté du rivage, si vous ne craignez d’y voir le laid en sa perfection, comme en la sienne vous avez vu le beau, car entre ces ronces effroyables vous verrez la magicienne Mandrague contemplant le berger en son bain. La voici vêtue presque en dépit de ceux qui la regardent, échevelée, un bras nu, et la robe d’un côté retroussée plus haut que le genou. Je crois qu’elle vient de faire quelques sortilèges, mais jugez ici l’effet d’une beauté.
Cette vieille que vous voyez si ridée qu’il semble que chaque moment de sa vie ait mis un sillon en son visage, maigre, petite, toute chenue, les cheveux à moitié tondus, tout accroupie, et selon son âge plus propre pour le cercueil que pour la vie, n’a honte de s’éprendre de ce jeune berger. Si l’amour vient de la sympathie, comme on dit, je ne sais pas bien où l’on la pourra trouver entre Damon et elle. Voyez quelle mine elle fait en son extase. Elle étend la tête, allonge le cou, serre les épaules, tient les bras joints le long des côtés, et les mains assemblées en son giron ; et le meilleur est que, pensant sourire, elle fait la moue. Si est-ce que telle qu’elle est, elle ne laisse de rechercher l’amour du beau berger.
Or haussez un peu les yeux, et voyez dans cette nue Venus et Cupidon, qui regardant cette nouvelle amante, semblent s’éclater de rire : C’est que sans doute ce petit Dieu, pour quelque gageure peut-être qu’il avait faite avec sa mère, n’a pas plaint un trait, qui toutefois devait être tout usé de vieillesse, pour faire un si beau coup. Que si ce n’est par gageure, c’est pour faire voir en cette vieille, que le bois sec brûle mieux, et plus aisément que le vert, ou bien que pour montrer sa puissance sur cette vieille hôtesse des tombeaux, il lui plaît de faire preuve de l’ardeur de son flambeau, avec lequel il semble qu’il lui redonne une nouvelle âme, et pour dire en un mot qu’il la fasse ressusciter, et sortir du cercueil.

Transcription d’après éd. Vaganay, p. 445- 446.