D'Urfé
Le sentiment géographique
par Michel Chaillou, romancier et Grand prix de l’Académie française
L’exercice auquel je vais me livrer s’annonce difficile : me remémorer, sans support écrit, la construction d’un de mes livres qui met en jeu les notions de paysage et de territoire, Le Sentiment géographique [1]…
Il me faut tout d’abord remonter dans le temps, jusqu’aux années soixante-dix. J’étais alors assistant dans un institut universitaire de technologie (IUT) et en passe, pour devenir maître-assistant, de commencer une thèse – Roland Barthes était mon directeur de thèse. Je ne savais pas quel sujet traiter. D’ailleurs, le sujet en littérature n’a guère d’importance à mes yeux, je ne crois plus au sujet. Les grands livres, je pense, ne sont jamais dans leurs sujets, le sujet est affaire d’ingéniosité et l’ingéniosité ne m’intéresse pas. Vous n’entrez pas dans une galerie de peinture pour regarder les sujets des tableaux, vous regardez la peinture. De même, vous entrez dans un livre et vous regardez la littérature.
J’étais, à cette époque, émerveillé par un livre, d’une extrême longueur – plus de cinq mille pages –, publié au début du xviie siècle et promis à une destinée heureuse, même longtemps après la Révolution, jusque dans les romans champêtres de George Sand. La Nouvelle Héloïse (1761) en est issue. Le père de Jean-Jacques Rousseau le lui lisait. Je veux parler de L’Astrée d’Honoré d’Urfé, publié en cinq parties de 1607 à 1627.
Régulièrement, je pensais préparer une thèse sur la pastorale, genre mystérieux animé par ces bergers qui gardent des moutons ou peut-être eux-mêmes, dans des pays idylliques, traversés parfois par le tonnerre et l’orage mais le plus souvent d’un bleu azuréen, astréen… et j’ai donc choisi de travailler précisément sur L’Astrée. Mon projet devait être précisé. Or une phrase, tirée d’une sorte d’avant-propos que l’auteur adresse à l’héroïne de son livre, la bergère Astrée, me remplissait d’émoi parce que j’avais l’impression que quelqu’un me parlait à voix basse :
« Que si l’on te reproche que tu ne parles pas le langage des villageois, et que toi ni ta troupe ne sentez guère les brebis ni les chèvres, réponds-leur, ma bergère, que pour peu qu’ils aient connaissance de toi, ils sauront que tu n’es pas, ni celles aussi qui te suivent, de ces bergères nécessiteuses, qui, pour gagner leur vie, conduisent les troupeaux aux pâturages, mais que vous n’avez toutes pris cette condition que pour vivre plus doucement et sans contrainte [2]. »
Avec ce chuchotement, m’est apparu le sujet de ma thèse : la voix basse dans la pastorale.