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Dossier

Homère

Ulysse entre chant et récit

par Françoise Frontisi-Ducroux, helléniste, sous-directeur honoraire au Collège de France. Auteur de plusieurs ouvrages sur la religion et la mythologie grecque, dont Ouvrages de dames. Ariane, Hélène, Pénélope…, La librairie du xxie siècle, Paris, Le Seuil, 2009.

 

Arnold Boecklin, Ulysse et Calypso, 1883.
© AKG-Images.

L’Odyssée porte le nom de son héros, en grec Odysseus, Ulysse pour nous. Le premier mot du poème – « L’homme » – le désigne comme l’objet du chant que le poète demande à la Muse de lui « dire » et qu’il définit, sans le nommer, comme le Polutropos, « L’homme aux mille tours », résumant dans les vers suivants ses qualités et ses malheurs, qui vont être racontés.

Un récit en boucle

Après cet exorde, le poète, loin de filer son récit en ligne droite, le déroule selon un itinéraire tortueux, fait de va-et-vient dans l’espace et le temps, un récit « aux mille détours », à l’image de son héros, le Polutropos. Cette symétrie en miroir entre Odysseus et l’Odyssée peut fournir, parmi bien d’autres, un fil de lecture de l’œuvre.
Pour commencer, Homère – puisque c’est le nom que la tradition lui a attribué – prend l’histoire d’Ulysse lorsqu’elle arrive presque à son terme, à l’aboutissement de son « retour » vers Ithaque. Tel est le sens du mot nostos, qui s’applique plus particulièrement aux récits des retours de Troie vécus par les chefs de l’armée grecque, protagonistes de l’Iliade. L’Odyssée répond sur bien des points à la première épopée, qu’elle prolonge, mais contredit et conteste souvent.
Lorsque le chant retrouve Ulysse, il se trouve très loin de chez lui, perdu dans une île, à l’une des extrémités de la mer. Pour tous, c’est un disparu, le plus invisible des hommes, comme le dit Télémaque à cet étranger qui n’est autre qu’Athéna déguisée, débarquant à Ithaque, dans le monde des humains, cadre de la première et de la troisième parties du poème.

Un triptyque

La composition de l’Odyssée peut être envisagée, en effet, comme un triptyque. Si l’absence d’Ulysse marque le premier panneau, le panneau central est placé lui aussi sous le signe du manque. Absence de Pénélope, de Télémaque et d’Ithaque. Manque des protagonistes des deux autres parties, manque du monde des hommes mangeurs de pain qu’Ulysse cherche à rejoindre. Car le manque est la substance même du nostos d’Ulysse : un retour différé, difficile, douloureux – la douleur du retour se dit « nostalgie » – que le poète a prié la Muse de lui dire.
Quand le poète rejoint Ulysse, il a déjà dévidé plusieurs chants. Car l’histoire racontée par la Muse commence deux fois, de façon identique, par une Assemblée des dieux. Seuls les dieux peuvent retrouver Ulysse, seuls ils peuvent débloquer la situation qui paralyse Ithaque. La première Assemblée, au Chant I, envoie Athéna à Ithaque, où elle va mettre en mouvement Télémaque. La seconde, au chant V, expédie Hermès au bout du monde, chez la nymphe Calypso, où le poète et ses auditeurs – aujourd’hui les lecteurs – retrouvent enfin Ulysse. Le récit dès lors va le faire sortir peu à peu de l’obscurité. S’il est invisible, c’est qu’il est « caché » par « Calypso », la « Cacheuse » qui, depuis sept ans, le retient amoureusement et veut en faire son époux. Ulysse passe ses nuits avec elle, fait ce qu’il faut pour la contenter, mais tout le jour, assis sur un promontoire, il pleure en regardant la mer, fondu en larmes, en regrets, en tristesse.