Hugo
Hugo et Berlioz
par Arnaud Laster, maître de conférences de littérature française à l’université Paris 3 et président depuis 2007 du Festival Victor Hugo et Égaux. Il a fait porter nombre de ses recherches et de ses publications sur les rapports de la musique et du cinéma avec les textes de Hugo. Il est aussi responsable, avec Danièle Gasiglia, de l’édition des Œuvres complètes de Jacques Prévert dans la Pléiade.
Il est tentant de rapprocher deux créateurs nés à un an d’intervalle – Hugo, en 1802, et Berlioz, en 1803 – et devenus emblématiques, l’un du romantisme littéraire, l’autre du romantisme musical français. Mais leur mise en relation et le parallèle qu’on peut établir entre eux ne sont pas seulement des constructions de la postérité.
Lecteur passionné, dès leur publication en 1829, des Orientales, dont il mettra trois poèmes en musique, et du Dernier Jour d’un condamné, qui nourrit en partie le programme de la Symphonie fantastique (1830), Berlioz écrit à Hugo, depuis l’Italie, en décembre 1831, l’enthousiasme que lui a inspiré la lecture de Notre-Dame de Paris. De retour à Paris, il fait sa connaissance et des liens cordiaux se nouent entre eux. Le poète applaudit aux créations du musicien et celui-ci aux productions de l’écrivain. En 1836, Berlioz dirige les répétitions de l’opéra La Esmeralda, livret adapté de son roman par Hugo lui-même, avec une musique de Louise Bertin.
Dès janvier 1835, le critique Joseph d’Ortigue, dans le journal Le Temps, avait présenté Berlioz comme « le pendant » musical du poète Hugo, et Théophile Gautier, rendant compte de l’opéra Benvenuto Cellini dans La Presse, le 16 septembre 1838, affirme : « M. Hector Berlioz, réformateur musical, a de grands rapports avec Victor Hugo, réformateur littéraire. » Mais les liens se distendent un peu dans les années 1840 et Berlioz ne partage nullement l’opposition de Hugo au Second Empire. Il meurt le 8 mars 1869, alors que Hugo n’est pas rentré d’exil.
Berlioz, musicien des Orientales de Hugo
Les Orientales paraissent le 19 janvier 1829 et dès le 2 février, Berlioz en vante à son ami Humbert Ferrand les « milliers de sublimités ». Qui plus est, il a déjà donné à la « Chanson de pirates », huitième poème du recueil, un « accompagnement de tempête » ; c’est, ajoute-t-il, « de la musique d’écumeur de mer, de forban, de brigand, de flibustier, à voix rauque et sauvage ». Trois ans plus tard, il substitue probablement des vers de son cru aux octosyllabes de Hugo, afin de composer « une scène de la vie de brigand », destinée au « Mélologue » dont il fera suivre sa Symphonie fantastique : un chœur de brigands y donne la réplique à un capitaine qui pourrait bien être de pirates. On peut les écouter aujourd’hui, en attendant qu’un chef de chœur ingénieux reconstitue la « Chanson de pirates » originelle…
Début 1832, Berlioz met en musique quatre strophes du poème « La Captive », des Orientales. Il en partage le sentiment, lui qui se plaignait au poète lui-même, en décembre 1831, d’être « exilé » et privé d’air « comme un oiseau sous le récipient pneumatique ». Tel est l’engouement suscité par sa romance qu’il l’entend « écorcher », du matin au soir, « dans les corridors, au jardin, même dans les rues de Rome ». Cela ne l’en dégoûte nullement puisque, l’année suivante, il ajoutera un violoncelle à l’accompagnement de piano, puis, en 1848, mettra une strophe de plus en musique et conférera à l’orchestre le soin de l’accompagnement. Il avouera enfin au violoniste et chef d’orchestre Joachim (dans une lettre du 20 décembre 1853) adorer ce morceau. Nous avons donc décidé de lui consacrer les « prolongements pédagogiques » de ce dossier.
Toujours sous le charme des Orientales, Berlioz, probablement attentif aux regards masculins par lesquels passe l’évocation de « Sara la baigneuse » (dans la pièce XIX du recueil), fait chanter en 1834 quatorze des dix-neuf sizains à vers impairs du poème par un quatuor de voix d’hommes. Il en publiera en 1852 une version pour triple chœur et grand orchestre.