Lampedusa
L'éternité retrouvée
par Thierry Jousse, réalisateur, scénariste, acteur et critique de cinéma français. Rédacteur en chef des Cahiers du cinéma entre 1991 et 1996, il a écrit plusieurs ouvrages sur le cinéma, comme le remarqué John Cassavetes, publié aux Éditions des Cahiers du cinéma. Thierry Jousse réalise trois courts métrages dont Le Jour de Noël (1998), Nom de code : Sacha (2001), Julia et les hommes (2003) et un premier long métrage en 2005, Les Invisibles. Passionné également de musique, il écrit pendant la seconde moitié des années 1990 aux Inrockuptibles et Jazz Magazine et collabore à de nombreuses émissions de radio sur France Inter, France Musique et France Culture
Fait rare dans l’histoire des rapports tumultueux entre cinéma et littérature : le film de Luchino Visconti, Le Guépard, est parvenu à éclipser le livre de Giuseppe Tomasi di Lampedusa, Le Guépard, considéré pourtant par certains esprits éclairés, parmi lesquels Louis Aragon, comme un grand roman du siècle dernier. Paru un an après la mort de son auteur – en 1958 –, le livre de Giuseppe Tomasi di Lampedusa ne tarda pas à être transposé à l’écran par Luchino Visconti qui, avec son film, obtint en 1963 une des Palmes d’or les plus incontestables de l’histoire des festivals de Cannes. Et c’est ainsi qu’il n’est pas rare de lire que Le Guépard est le chef-d’œuvre de Visconti tant le film déploie, avec une majesté inégalée, ses fastes inégalables, comparables, dans un tout autre contexte, à ceux d’un Eisenstein ou d’un Stroheim.
En matière d’adaptation, les choix opérés par Visconti et ses scénaristes – Suso Cecchi d’Amico, Pasquale Festa Campanile, Enrico Medioli, Massimo Franciosa – ont le mérite de la clarté. Fidèle et infidèle, comme il se doit, l’adaptation du Guépard simplifie et approfondit à la fois la matière d’un roman à l’écriture caractérisée par la profusion des détails et qui tend, par là même, à une sorte de baroque naturel. Ces détails nombreux et variés, Visconti ne les esquive pas réellement mais il les dissémine au cœur même de la richesse inépuisable du décor, du mobilier, des objets, des palais qui environnent en permanence les personnages du film et plus particulièrement ses trois protagonistes les plus importants, le prince Fabrizio (Burt Lancaster [1]), son neveu Tancredi (Alain Delon [2]) et la splendide, quoique roturière, Angelica Sedara (Claudia Cardinale). Simplification donc, car la science de la mise en scène et de ses rythmes les plus intimes évite ici toute description et tout commentaire inutiles pour mieux nous amener à percevoir les profondeurs infinies du visible. Visconti a ainsi minoré des aspects non négligeables du roman – je pense par exemple à la passion du Prince pour l’astronomie réduite à peu de choses dans le film – et supprimé les deux derniers chapitres qui relatent la mort de Fabrizio et le combat féroce de ses filles pour les reliques saintes de leur père. Cet émondage nécessaire produit, comme il se doit, un effet de concentration supérieur. Paradoxalement, alors que le film épouse moins centralement le point de vue du prince Fabrizio que le livre, il nous fait pénétrer plus intensément dans le monde de cet homme élégant et vieillissant, comme si la frontière entre l’intérieur et l’extérieur tendait à s’effacer, comme si le monde extérieur n’était plus ici que l’émanation d’un point de vue intérieur.