Quignard
2. Des voix en tous genres
Appréhender le dialogue entre Pascal Quignard et les arts par le biais du travail des voix revient à passer outre les frontières des genres, de tous les genres, qu’il s’agisse des genres grammaticaux (masculin/féminin), des genres biologiques (humain/animal) ou des genres artistiques (littérature/musique/peinture). L’extrait tiré de Tous les matins du monde le dit très bien : de par un exercice acharné de la viole de gambe, le musicien et compositeur Monsieur de Sainte Colombe parvient à accorder son instrument aux « voix humaines » (c’est le titre d’un morceau écrit par Marin Marais), quels que soient les âges, les sexes et les affects convoqués, faisant écho en l’occurrence au soupir d’une jeune femme ou au sanglot d’un homme âgé, ou encore parvenant à saisir l’application d’un enfant qui dessine.
De même, le roman de Pascal Quignard impressionne par une partition à la fois littéraire et musicale. Ce n’est pas seulement, comme l’écrivain le confie à Chantal Lapeyre-Desmaison dans Pascal Quignard le solitaire [8], qu’une ritournelle secrète accompagne l’écriture de chaque roman. Le récit joue sur les différences de tessiture de la voix narrative qui reproduit tour à tour les grognements, les soupirs de colère, les silences de Monsieur de Sainte Colombe ; les rires ronds de Toinette, sa fille cadette ; les accents puérils ou virils de Marin Marais, l’élève ambitieux ; la gravité dans l’amour et le souffle dans la mort de Madeleine, l’aînée des Sainte Colombe. À la voix brisée de Marin Marais au chapitre VIII répond la viole brisée par Sainte Colombe au chapitre XIII. Aux étreintes secrètes de Marin et Madeleine fait écho l’offrande impudique de Toinette : « – Mettez-vous nu et prenez-moi , lui dit-elle ». L’accord entre les genres (la musique et la littérature), les personnages (hommes et femmes, enfants et adultes) et les affects (colère, joie, désir, fierté) ne fait pas harmonie. Le roman de Pascal Quignard trame des différences et des ruptures de ton. À l’issue de la découverte par Marin des courbes séduisantes de Toinette, celle-ci annonce : « "En plus, maintenant, Madeleine va devenir maigre" ». Pascal Quignard joue avec la tension narrative sans taire les discordances ; littéralement, il joue le récit comme un musicien joue une partition [9].
La voix n’est pas le privilège de l’humain, du moins elle n’en est pas la signature. Le dialogue qui tisse plus d’une voix ne se limite à aucun genre. D’une part, la viole de gambe imite et exhausse les « voix humaines » ; d’autre part, le roman en découvre le registre non humain. La voix perdue de Marin Marais qui renvoie à la mue masculine introduit des images d’animalité dans le récit. Le « grand enfant » est décrit « rouge comme la crête d’un vieux coq » ; le passage de l’enfance à l’adolescence est raconté comme une métamorphose animale : « les poils lui étaient poussés aux jambes et aux joues ; il barrissait » ; « Il se sentait seul, comme une bête bêlante, le sexe épais et poilu pendant entre les cuisses ». Une phrase juxtapose même « les cochons, les oies, les enfants ». La séparation entre l’humain et l’animal n’est pas avérée par la voix. Le dialogue entre les arts révèle un dialogue entre les genres. Le motif de la métamorphose puise autant dans le poème d’Ovide (et notamment, on va le voir, dans le mythe d’Orphée) que dans l’art baroque et son goût pour l’anamorphose et la peinture de vanité.
3. Mises en abyme et anamorphoses
Tous les matins du monde est l’exemple par excellence d’un dialogue entre les arts. Le cinéaste Alain Corneau désirait réaliser un film sur la musique, en particulier sur le répertoire baroque français. Pascal Quignard, à qui Corneau demande un scénario, répond par un roman [10]. D’emblée, donc, plus d’un art participe au projet. Jordi Savall, qui avait redécouvert la musique oubliée de Sainte Colombe et Marais, et retrouvé l’art de jouer de la viole de gambe, est invité à arranger et assurer la partie musicale.
La rencontre entre Jordi Savall et Pascal Quignard s’apparente bien à une « concordance des temps » : chacun tente, à sa manière et sur son terrain, non pas de réhabiliter le proscrit, mais de travailler avec le perdu, l’oublié, en marge du contemporain. Toute une conception de l’art est en jeu. À l’art de cour qui plaît, à la mode d’État, que Marin Marais représente dans Tous les matins du monde, s’oppose la recherche acharnée, solitaire, passionnée, inactuelle de M. de Sainte Colombe qui ressemble à celle de Pascal Quignard ou même de Jordi Savall. De fait, en 1994, l’écrivain quitte, pour se consacrer à l’écriture, les positions honorifiques qu’il occupait, aux éditions Gallimard en tant que secrétaire général, à Versailles en tant que cofondateur du Centre de musique baroque, et au Concert des Nations qu’il présidait avec Jordi Savall. Quant à Savall, il reconnaît que « jouer toute la vie des sonates de Beethoven ou de Brahms, c’était… un peu superflu. Tandis que découvrir des choses qui étaient merveilleuses et que personne ne jouait, c’était une tâche fascinante. » [11].