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Dossier

Quignard

Dans la dernière scène de Tous les matins du monde, Pascal Quignard (pour le roman) et Alain Corneau (pour le film) sacrifient carrément le prétexte religieux. La flamme de la bougie qui éclaire les deux musiciens dans la nuit de la cabane n’indique pas une présence divine mais renvoie à la peinture. L’aube vient de l’art qui porte l’humain au sublime sans pour autant rompre avec « la vie quotidienne » et la matérialité, l’animalité de la condition humaine, bien au contraire. Dehors, à l’extérieur de la cabane, le jour se lève.

La nuit artistique, chez Pascal Quignard, répond à la « nuit utérine » que l’humain partage avec tout mammifère, nuit organique que contient la nuit terrestre. Plus encore, elle puise dans la « nuit sexuelle » qui est la scène invisible, inconnaissable et nécessaire de la procréation et de la création. La musique, la peinture et la littérature racontent cette perte qui est oubli, autre mémoire, connaissance dérobée au travail des arts, vie secrète. « Le secret est plus ancien que l’homme. Nombreux sont les animaux qui cherchent une cachette lorsqu’ils pressentent la mort. La mort en eux invente le secret. Et le tombeau. Et aussi la solitude. » [16]

Où commencent, où s’arrêtent, où se touchent, où se séparent les genres : l’humain et l’animal, la cache organique et le tombeau artistique, la littérature, la musique, la peinture, etc.? L’œuvre de Pascal Quignard trouble toutes les limites. Le livre Vie secrète s’inscrit ainsi entre la Stillleben en peinture et la confession en littérature ; il y va aussi du traité philosophico-poétique et de la psychanalyse.

Qu’est-ce, dès lors, que la littérature ? L’« amour des lettres et des livres » précise Pascal Quignard dans La Leçon de musique, rapprochant la littérature de la philosophie qui, chez Platon, est l’amour de la sagesse et de la recherche du Beau ; la rapprochant aussi, d’emblée, de la musique : « L’amour des lettres et des livres, ou la littérature, […] ont aussi affaire à la voix disparue ». Tout artiste est Orphée : « Ceux qui écrivent des livres qui ont quelque souci de la beauté ramènent à eux un fantôme de voix sans qu’ils puissent la prononcer. C’est leur seul guide. […] Ils cherchent à héler jusque dans le silence de leur livre une voix qui précède – une voix le plus souvent morte, toujours trop signifiante. Comme les musiciens qui hèlent une voix toujours plus vivante, c’est-à-dire plus insignifiante, plus enfantine, plus organique – une voix qui précède la mue, et qui les a décidés à la musique instrumentale ou à la composition de la musique. Même avant l’écriture, la voix silencieuse a précédé la voix amuie que l’écriture a permise » [17].

La voix, en musique et en littérature, hèle un état « qui précède la mue », précède le langage, la signifiance, l’acquis ; elle transporte une image manquante, insignifiante, infigurable, comme le geste du peintre fouille la nuit : « Nul ne saura jamais ce qu’il y avait tout au fond, dans les ténèbres, avant sa vie. C’est si continu. C’est si confus. C’est sans mémoire. Nuit dulcifiante de Léonard. Nuit irruptrice du Caravage. Nuit méditative de Georges de La Tour. Nuit profonde et antérieure et toujours interne de Rembrandt. Nuit violente et courroucée de Goya. Nuit glacée de Stoskopff. Nuit charbonneuse de Courbet. Nuit solennelle de Trophime Bigot. Nuit anxieuse de Honthorst. Nuit mortelle et irrémissible de Zurbaran. Nuit épouvantable du dernier Géricault. Ovide a écrit, exilé, solitaire, mourant, sur les bords du Danube : Quantum mortalia pectora caecae Noctis habent ! De quelle quantité de Nuit totalement aveugle sont remplies les poitrines des mortels ! » [18]

L’écrivain est Orphée donc ; il passe les frontières qui séparent les mondes (vivants et morts), les temps (présence et jadis), et les genres (littérature, musique, peinture, philosophie). Le roman est une forme accueillante qui se prête à la métamorphose. De même que, dans Tous les matins du monde, la viole de M. de Sainte Colombe prend tour à tour, dans l’imaginaire du lecteur, la forme d’une barque (celle de Charon) et d’un corps féminin (celui de la femme aimée et de la mère qui a engendré leurs deux filles), le roman est le tombeau du Tombeau de Sainte Colombe tombé dans l’oubli. Il est aussi le berceau du tableau de Lubin Baugin, auquel il offre en quelque sorte une renaissance.

« Qu’est-ce qu’un littéraire ? » demande Pascal Quignard au premier chapitre de La Barque silencieuse. « Celui pour qui les mots défaillent, bondissent, fuient, perdent sens. Ils tremblent toujours un peu sous la forme étrange qu’ils finissent pourtant par habiter » [19]. Tombeau et berceau à la fois, œuvre d’un écrivain qui est aussi un musicien et qui fut un peintre, le roman quignardien est hanté par les arts qu’il abrite, qui l’inspirent et qu’il inspire. Il est travaillé depuis une source commune à la littérature, à la peinture et à la musique : la tache aveugle – pulsion scopique – de la nuit artistique.