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Dossier

L'animal dans la littérature

L’animal et l’humain :
un mythe contemporain, entre science, littérature et philosophie.

par Catherine Coquio, professeur de Littérature comparée à l’université Paris VIII. Membre de l’équipe « Littérature et Histoire ». Présidente d’Aircrige. Éditrice de Parler des camps, L’Histoire trouée, L’Enfant et le génocide, Co-organisatrice du colloque « Pourquoi l’animal ? » à la MSH de Poitiers en février 2010 (à paraître aux PUR).

 

Une impressionnante actualité


L’extraordinaire actualité du thème animal signe un souci nouveau, en Occident, à l’endroit des frontières incertaines entre les deux genres au sein des vivants, et surtout de leurs relations mutuelles : il s’agit moins d’un thème que d’une question, d’ordre à la fois scientifique, moral, philosophique. La littérature n’est pas de reste, c’est le moins qu’on puisse dire, puisqu’elle devient le lieu où ces questions se posent avec une acuité inédite dans certaines œuvres majeures – celle en particulier de l’écrivain d’Afrique du Sud J.-M. Coetzee, prix Nobel de littérature, qui suscite une masse croissante de lectures critiques et de débats. Plus, la littérature en tant que telle apparaît, aux yeux des philosophes, comme l’archive d’un précieux savoir sur l’animal et sa parenté avec l’homme : la pensée littéraire, par sa curiosité de l’autre et ses capacités d’attention et d’identification empathique, semble avoir exploré avant tout autre savoir le lien vital qui enchaîne les destins des humains et des animaux, lien qu’auraient renié des siècles de pratiques utilitaristes et sacrificielles – à l’horizon desquelles surgit un spectre effrayant : celui d’une disparition de l’espèce animale, ou d’une altération fondamentale du rapport entre les hommes et les animaux, qui menacerait l’humanité à son tour.
Forts d’un certain savoir sur l’animal et l’homme, les textes littéraires se dotent ainsi, aux yeux des philosophes, d’une valeur non seulement cognitive et éthique, mais d’une possible dimension salvatrice, dont la tentation caractérise un certain nihilisme contemporain. La littérature ne nous a pas seulement rendu l’animal familier au sens où l’est un miroir, selon une vieille tradition narrative et symbolique familière à tous – celle des fables d’Ésope et de La Fontaine. Elle apparaît aujourd’hui comme le lieu où s’est menée, avec une précision et une ténacité inconnues ailleurs, une réflexion attentive à l’animal, ou plutôt aux animaux – dès les larmes d’Io dans les Métamorphoses d’Ovide. L’animal n’est pas reconnu seulement comme le plus cher compagnon de l’homme, mais son frère inconnu, son double inquiétant et précieux. Et c’est à ce titre qu’il est aujourd’hui menacé, autant que l’homme l’est lui-même : le sort que les humains réservent aux animaux est devenu l’image renversée de ce qu’ils se réservent à eux-mêmes. La pensée de l’animal n’est donc plus seulement liée au concept d’humain, comme ce fut toujours le cas, mais à l’idée d’inhumain.

Au croisement des sciences et des philosophies


Ce questionnement alarmant, voire alarmiste, prend même un tour parfois proprement apocalyptique, qui lui donne l’aspect d’un mythe contemporain, adossé à un savoir nouveau. Celui-ci provient de la rencontre entre plusieurs phénomènes : le renouvellement des travaux des éthologues, qui, observant avec minutie les pratiques d’espèces « évoluées », s’accordent pour parler de « culture », de « morale » et de « politique » animales ; l’essor d’une sociologie des pratiques de domestication et d’élevage, qui dénonce les techniques d’exploitation et de mise à mort industrielle ; la diffusion internationale des « éthiques animales » et « environnementales », nées dans le monde anglo-saxon au cours des années 1970, qui ont donné lieu à une doctrine militante végétarienne et « antispéciste » – où la discrimination entre les espèces est assimilée à une forme de racisme. Enfin en Europe, une tout autre actualité philosophique, plus tardive, a pris l’allure d’un véritable précipité : les réflexions pionnières de Gilles Deleuze sur le « devenir animal » et sa « composante de fuite » (Mille plateaux, 1980 ; Critique et clinique, 1993), ont été reprises et développées par Jacques Derrida à sa manière propre – de L’Animal autobiographique (1999) à L’Animal que donc je suis (2006) – qui lui fait opposer le pluriel des « animots » au concept abstrait d’« Animal ». Puis on a vu se succéder, dans le sillage de ce déconstructionnisme, plusieurs ouvrages qui recueillaient un certain héritage littéraire pour refuser l’usage philosophique de l’animal – dont la thèse cartésienne de « l’animal-machine » fut un moment-clé : le livre-somme d’Elisabeth de Fontenay (Le Silence des bêtes. La philosophie à l’épreuve de l’animalité), sorte d’histoire à rebrousse-poil de la philosophie européenne, des origines grecques au monde contemporain ; le livre de Giorgio Agamben (L’Ouvert. De l’homme et de l’animal, 2002), qui s’affronte à son tour à un texte de Heidegger déjà glosé par Derrida et E. de Fontenay, et reprend l’exemple deleuzien de la « tique » pour en faire une figure de l’attente messianique ; puis en 2004, ceux de Michel Surya (Humanimalités), Dominique Lestel (L’Animal singulier) et Jean-Christophe Bailly (Le Pays des animots, 2004), dont le tout dernier livre sur ce sujet, Le Versant animal, 2007, prend la défense de « l’alouette » de Rilke contre Heidegger et sa thèse de la « pauvreté en monde » de l’animal. Tous ces livres sont nourris de littérature et aimantés par l’idée d’art et de poésie.