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Dossier

Le voyage

Les Voyages de Diderot et Bougainville

Par Aline Beilin, professeur agrégée de philosophie, auteur de Diderot, la culture et l’éducation, SCÉRÉN-CNDP, 2011.

Diderot, lecteur de Bougainville

Diderot a lu la description d’un Voyage autour du monde, par la frégate du roi La Boudeuse, la flute L’Étoile en 1766, 1767, 1768, 1769, sous le commandement de M. de Bougainville l’année même de sa parution en 1771. Bougainville y fait le récit d’une expédition qui l’a conduit à Rio, Buenos Aires, Montevideo, aux Malouines, puis par le détroit de Magellan à l’archipel des Tuamotu. Le navigateur est rentré à Saint-Malo le 16 mars 1769 ; il a rejoint Paris accompagné d’un jeune Tahitien qui le suit depuis le court séjour que l’expédition a effectué à Tahiti en avril 1768. Pendant onze mois, de mars 1769 à février 1770, Bougainville et le Tahitien Aotourou ont paru à la cour et dans les salons. Aotourou est reçu par Louis XV et interrogé par les amis de Mlle de Lespinasse. Il décède pendant le voyage qui le ramène à Tahiti.

L’occasion de la lecture du Voyage par le philosophe Diderot est la rédaction d’un compte rendu destiné à la Correspondance littéraire, revue consacrée à l’actualité culturelle fondée par son ami Grimm et destinée à une quinzaine de monarques et princes européens. Mais l’intérêt de Diderot est aussi porté par les débats du moment. En effet, les chroniques de voyageurs sont alors l’occasion pour la vieille Europe de se frotter à la question de l’altérité. Ainsi, dès les premiers témoignages apparait un peuple aux proportions colossales, les Patagons, d’une taille double de l’homme commun. L’affaire divise marins, naturalistes et philosophes. Ces Patagons sont-ils hommes ou monstres ? Faut-il renoncer à l’idée d’une universalité de la condition humaine ? Grimm croyait au gigantisme des Patagons, tandis que Bougainville, qui les avait rencontrés lors d’une expédition précédente, soutenait qu’ils étaient des hommes de belle taille mais non des géants. Or, Diderot suit Bougainville contre Grimm. Les Patagons sont forts et vigoureux, mais ils sont hommes, proches de nous, quoiqu’en disent les récits de voyageurs. Et c’est sans doute là la raison pour laquelle le compte rendu ne parut jamais dans la Correspondance littéraire. L’on peut supposer que Grimm, qui avait pris parti contre Bougainville quelques années auparavant sur la question fort discutée de la taille des Patagons, ne voulut pas se déjuger. Diderot écrit à propos de cette polémique : « Les voyageurs entre les historiens, les érudits entre les littérateurs, doivent être les plus crédules et les plus ébahis des hommes ; ils mentent, ils exagèrent, ils trompent et cela sans mauvaise foi. » Les récits de voyage, dont la peinture de l’altérité constitue l’essentiel, donnent-ils à connaitre les peuples ? Disent-ils le vrai ?

C’est ainsi que la lecture du Voyage inspire bientôt à Diderot le Supplément au voyage de Bougainville ou Dialogue entre A et B, rédigé en 1772 et maintes fois retravaillé par la suite. La première partie sous-titrée « Jugement du voyage de Bougainville » est réécrite à partir du compte rendu de 1771. Diderot présente un dialogue entre A et B. A, sceptique, questionne B, lecteur du Voyage de Bougainville. C’est l’occasion de questionner le sens des voyages lointains et de poser le problème de la fiabilité des témoignages. Dès la deuxième partie du Supplément, on entre dans la fable philosophique. Diderot n’a lu dans le récit de Bougainville que la description d’un état d’innocence perdu car son objet premier est de faire un usage philosophique de la fable des Tahitiens.

Diderot et les voyages : « Nulle part mieux que chez soi. »

La référence à Bougainville est pour Diderot l’occasion d’aborder la question de la valeur des témoignages dans les récits d’expédition et de séjour dans le Nouveau Monde. Comment Diderot aurait-il pu négliger cette source de connaissances nouvelles, lui qui consacra vingt ans de sa vie à l’Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, dont la finalité n’était autre que, selon ses propres termes, de « rassembler les connaissances éparses sur la surface de la terre » ? Les récits de voyage constituent un puits d’érudition concernant tant l’histoire naturelle que celle des hommes. Cependant, Diderot se montre prudent, voire sceptique, quant à la valeur des témoignages. Si l’on peut ajouter foi à certains d’entre eux, d’autres sont des mensonges destinés à faire valoir ceux qui les écrivent, ou encore à justifier préjugés et autres entreprises d’asservissement. Parmi les voyageurs, certains préparent leur périple et consignent avec soin les informations recueillies, d’autres fuient leur contrée pour mener une vie d’errance et se montrent bien peu scrupuleux du récit qu’ils font de leur pérégrination. L’hommage que Diderot rend à Anquetil-Duperron dans l’article « Zenda vesta » de l’Encyclopédie illustre l’ambivalence du jugement que le philosophe porte sur ces ouvrages : « Tandis que les hommes traversent les mers, sacrifient leur repos, la société de leurs parents, de leurs amis et de leurs concitoyens, et exposent leur vie pour aller chercher la richesse au-delà des mers, il est beau d’en voir un oublier les mêmes avantages et courir les mêmes périls, pour l’instruction de ses semblables et la sienne. Cet homme est M. Anquetil. » Le témoignage d’Anquetil-Duperron sur l’Inde permettra de corriger les inexactitudes des textes orientalistes précédents. Bougainville est, aux yeux de Diderot, de cette même trempe. Il n’est pas de ces faiseurs de fables et autres mensonges.