Littérature et arts visuels
Char et l'accomplissement plastique
par Yves Peyré, écrivain et conservateur de bibliothèque. Ancien directeur de la Bibliothèque Jacques Doucet, il est aujourd'hui directeur de la Bibliothèque Sainte-Geneviève
Une œuvre poétique se bâtit certes avant tout sur le timbre, mais elle ne saurait oublier le regard. Elle ne peut en effet se soustraire à l’impératif de voir. Char est pénétré de cette exigence, elle est sienne, presque nativement, elle l’habitera toujours davantage, d’autant plus même que, comme tout poète de l’âge moderne (venu après Mallarmé), il sait que la buée de son souffle prend sur la page la forme d’un dessin. Les mots, qui sont son bien, son corps, jouent au reste moins avec la dispersion sur le blanc qu’ils ne s’inscrivent assez classiquement dans un pavé encore probable. Mais l’éclat est dit par la brièveté du paragraphe, de la phrase, de la bribe. Recours incessant à ce que le lecteur voit sans pour autant tracer trop nettement l’archipel. Tout est morceau et l’abondance qui tournerait à la légende confiée sans parcimonie se subordonne à son interruption, à son suspens. Pour Char le récit se confond avec le silence, n’émergent que des fragments, des parcelles visibles, traces inapaisées d’une complétude foudroyée. Il vient de loin, il n’a pas bougé, il a surgi à l’angle de l’impossible et du durable, il se plie à l’appel du pays, les paysages le disent et lui les murmure, dès le départ, une rivière l’accompagne. Char est un homme géographique, il arpente le champ très vaste de sa solitude et des voisinages qu’elle s’annexe. Il rêve du monde comme du premier corps aimé, il est abouché à lui, sa voix dit l’idéalité du réel ou la réalité de l’idéal, il pleut des mots comme des gouttes, il s’envole des mots comme des oiseaux. De cet art de la tombée on ne perçoit rien à défaut d’une écoute muette, la lecture, celle-ci se résolvant en un dessin, que ce soit celui d’un sourire, d’une main rude, d’une branche coudée ou d’une roche sanglante. Tout est dit pour le regard, raison de survie, raison à ménager comme une eau rare, ainsi que Char l’a si bien consigné dans ses Feuillets d’Hypnos : « Si l’homme parfois ne fermait pas souverainement les yeux, il finirait par ne plus voir ce qui vaut d’être regardé [1]. » Il s’agit d’ouvrir les yeux à bon escient pour libérer l’esprit des leurres qui rôdent. Les lumières et les nuits, les délices et les cauchemars inondent de diverses manières l’existence qui se dit, qui tisse la toile du poème. Voir est avec Char un acte éminemment poétique, il est inséparable de la parole qui s’élance au secours du sens menacé, il est de même portée éthique.
Char est apparu dans ces temps où poésie et peinture s’installaient dans le dialogue le plus heureux (après Baudelaire, après Mallarmé), à cet instant de fascination des extrêmes, de connivence des différences qui a valu aux modernités successives de délivrer des œuvres doubles ou duelles. Libre à l’écrivain de parler de l’artiste, à l’artiste de rejoindre dans le livre l’homme des mots, à l’écrivain de s’adonner au dessin ou à la peinture, à l’artiste de produire des poèmes. Char a élu ses peintres, il les a nommés, leur a prêté sa parole. Il a voyagé avec eux dans des livres communs de vrai dialogue ou de simple ouverture (lorsqu’il s’agissait d’un seul frontispice), eux se sont soumis à l’exercice avec une dévotion pour la justesse des coups de sonde ou des interpellations d’éclair. Char encore n’a pas négligé la pratique pour son propre compte du fait plastique, comme un contrepoint bénéfique à ses terribles propos, ce n’était pas de sa part une modeste récréation, bien au contraire l’exploration d’une autre nuit, d’un second jour. Son œuvre ne s’est pas infléchie, il n’a pas dévié, il a accueilli l’altérité comme son bien propre. L’art n’est pas dans la distance mais en soi, cela sonnait pour lui comme une évidence, tant il avait compris, dès le départ, que désigner l’alentour (les rivières, les villages, les accents du paysage) n’était pas autre chose que parcourir sa propre identité. Avec l’art, il était devant, tout en étant dedans. Cela lui permettait de conjoindre l’admiration, la sympathie et l’adhésion. L’autre restait le même, assurance que Brauner, Giacometti, Lam, Miró, Sima, Staël, Vieira da Silva, ou encore Braque et Picasso, savaient si bien lui prodiguer, se relayant à ses côtés. Lui, en retour, les incluait dans son monde, autres « transparents » qu’ils avaient reconnus pour ses frères, sa parole les portait comme une rivière bois ou galets, elle était aussi la leur, il leur remettait ce don de magie dans la fougue du partage.