Vous êtes ici  : Accueil >Dossiers thématiques > Littérature et paysage > Le paysage

Dossier

Littérature et paysage

Le paysage, l’artiste et le géographe. Représentations et réalités

par Armand Frémont, géographe, ancien recteur, à la retraite, auteur de plusieurs livres aux confins de la géographie, de la littérature et de l'art, parmi lesquels... Paysans de Normandie (Flammarion, 2007), La mémoire d'un port, Le Havre (Arléa, 2009), Normandie sensible (Le Cercle d'Art, 2009), Portrait de la France (Flammarion, 2011).

 

Le paysage, selon les historiens, apparaît sous les yeux de l’homme européen au cours de la Renaissance italienne. Rien de tel auparavant dans une « nuit » des perceptions et de l’art où s’inscrivent en majesté des enluminures, des géométries savantes, des allégories religieuses, des hommes de plus en plus humanisés… Et c’est alors que le paysage qui les entoure s’impose, des grottes, des rochers et des jardins, des montagnes et des plaines, des fleurs et des fontaines, des rivages et des fleuves, des ports et des villes… Il faut même inventer des mots pour le dire. Paesaggio en italien, comme paese, comme pays. Paysage en français, comme paysan dira-t-on le plus souvent. Landscape en anglais ou Landschaft en allemand. Tous ces mots sont presque synonymes. Mais presque seulement. Le paysage est subtil.

Les peintres, de la Renaissance jusqu’au xxie siècle, avec plus ou moins d’intensité et de bonheur, ont peint des paysages. Ils les ont représentés. Sur le sujet, ils sont sans aucun doute les premiers maîtres, même si d’autres les ont accompagnés : romanciers, poètes, voyageurs, philosophes, cinéastes et photographes, géographes ou architectes, urbanistes et jardiniers. Sur une toile, ou sur tout autre support forcément plus réduit que le pays lui-même, ils ont tenté une représentation de la réalité, de ses formes, de ses lignes, de ses couleurs, de ses lumières et de ses ombres, allant parfois jusqu’aux finesses des transparences… La représentation apparaît ainsi, dès l’abord, indissociable de la réalité visuelle. Elle exige de solides connaissances techniques et rationnelles pour analyser et reproduire au plus près de la réalité physique : l’échelle, la perspective, le cadre, la ligne d’horizon, le point de fuite, la diagonale, les plans, la profondeur, les couleurs, les matières… Mais elle est aussi, on le sait de mieux en mieux, l’expression d’une sensibilité de l’artiste, d’un exercice des sens et de l’esprit qui interprète ce qu’il voit et tente de reproduire d’après une réalité certes, mais aussi selon des sensibilités propres, des passions et des rêves, des contextes historiques et géographiques. Le peintre du paysage, même très proche de la réalité, peint toujours aussi une part de ce qu’il est.

 


« Vaches au bord du fleuve », 1659.
Salomon van Ruysdael, peintre paysagiste hollandais, (1600 – 1670). Huile sur bois.
Museum der Bildenden Künst. Leipzig.
© akg – images

Ainsi se succédèrent les Italiens de la Renaissance, les classiques des pastorales et les académiques des mythologies paysagères, les Hollandais de l’intimité des villages et de l’eau, les Anglais de la nature de plus en plus lumineuse, les Américains des immensités continentales. Sans doute avaient-ils eu quelques prédécesseurs parmi les Grecs, les Romains, les Arabes, et les Chinois surtout dès le ive siècle. Mais l’éclosion la plus épanouie des peintres paysagers s’inscrivit au xixe siècle avec le mouvement impressionniste, ses prédécesseurs et ses successeurs… En ce cas comme dans les autres, la littérature apparaît indissociable de l’art des peintres, souvent même en étroite symbiose. Faut-il rappeler les promenades et les rêveries dans la nature de Jean-Jacques Rousseau ou les envolées de Chateaubriand en Bretagne ou en Amérique, ou bien encore les dessins et les poèmes de Victor Hugo devant l’océan ? Et comment ne pas souligner la connivence de quelques écrivains marquants avec les peintres impressionnistes, Baudelaire, Zola, Maupassant, et un peu plus tard Proust dans les métamorphoses picturales du début du xxe siècle ?