Littérature et arts visuels
La conférence des arts : de la littérature aux arts visuels, et retour
par Henri de Rohan-Csermak, Inspecteur général d'Histoire des arts
Si l’image est l’œil de l’Histoire, selon la belle expression de Georges Didi-Huberman, l’œuvre d’art ne saurait toutefois être réduite à son image, non plus qu’à une image : elle dit, par conséquent, bien plus qu’une histoire. Aussi l’« éducation à l’image », avec ses corollaires, la « lecture » et le « décryptage », ne saurait-elle se substituer à l’étude du rapport intime et paradoxal, par-delà leurs thématiques partagées et la commune problématique de la représentation, qui s’est développé en Occident entre la littérature et les arts visuels – au premier rang desquels la peinture.
Mettons à part la peinture religieuse, qui se complique de ses fonctions rituelles ; mais la peinture d’histoire et de mythologie, le « grand genre » des Académies, n’est-elle pas surtout une peinture des Lettres ? L’exactitude lui importe moins que la leçon. Lorsqu’elle traite l’histoire romaine, elle la puise chez des historiens qu’on étudie tout autant pour leur langue : le pompeux Tite-Live, Plutarque (qu’en France on a la chance de lire dans la traduction d’Amyot) ou Tacite, grand styliste entre tous. Pas un seul tableau mythologique, du Quattrocento à la Révolution, dont les détails iconographiques ne nous prouvent qu’il s’attache moins à illustrer les éléments du mythe, tel qu’on l’apprendrait peut-être aujourd’hui dans un manuel scolaire, qu’à interpréter un récit poétique, d’Hésiode ou d’Homère, de Virgile ou d’Ovide.
Dans les genres alors « mineurs », les Lettres ne sont pas moins présentes : ainsi de cette Nature morte au bougeoir de Lubin Baugin (Rome, Galleria Spada) où la plume est dans l’encrier, des billets prêts à envoyer et, de l’autre côté de la chandelle, sont empilés des volumes diversement reliés – maroquin, veau, parchemin ; sur la pile, un petit carnet à couverture souple est ouvert, dont le titre maladroitement calligraphié dit : « La voix publicque au Roy – 1630 ». Ainsi le message politique de la peinture, s’il existe, apparaît-il dans le livre et non en elle-même.
L’art s’attache à l’art : quels que soient les mérites d’un Meissonnier ou d’un Laurens, qui oserait défendre qu’il eût gagné à puiser son inspiration aux sources historiques plutôt qu’à l’épopée, chez Augustin Thierry plutôt que chez l’Arioste et le Tasse ? Ou, plus exactement, Jean-Paul Laurens est peut-être un grand peintre d’histoire parce qu’il a su lire les Récits des temps mérovingiens non comme une étude historique mais comme un poème épique. Et plus tard, c’est au même moment où la littérature prend conscience de sa propre matière et va intégrer cette conscience à ses processus d’invention, que la lettre typographique devient matériau plastique pour les constructivistes et le Bauhaus, puis l’écriture elle-même chez Twombly et Alechinsky ; chez ce dernier comme chez Peter Beard, qui surcharge ses photographies d’extraits copiés de Karen Blixen, la littérature devient ainsi la chair de l’œuvre. Après la seconde guerre, des travaux comme les Photo-épigrammes de Brecht, des projets comme ceux de Sophie Calle font voler en éclats la frontière entre littérature et arts plastiques.