Les Mutations de l’emploi en France
IRÉS (Institut de recherches économiques et sociales)
 
Résumé
Rédigé par huit chercheurs de l’IRÉS, ce « Repères » présente les mutations de l’emploi en France au cours des vingt dernières années. L’évolution des normes définissant l’emploi (nature du contrat, qualifications, rémunération, durée du travail, conditions de travail) est abordée et mise en relation avec l’évolution du marché du travail et la persistance du chômage. C’est l’occasion d’aborder le débat sur les « rigidités » du marché du travail dans une perspective comparatiste et de montrer que les populations cibles (jeunes, femmes, travailleurs âgés, immigrés) sont des vecteurs de mutations de la relation salariale.
Commentaire critique
Ce « Repères » présente une synthèse des changements qui ont affecté l’emploi en France depuis une vingtaine d’années à partir de données provenant de l’Insee, de la Dares, d’Eurostat et d’autres études dont l’adresse Internet est souvent citée dans la bibliographie, ce qui permet aussi d’approfondir ou d’utiliser l’analyse pour les lecteurs.
L’un des mérites de l’ouvrage est d’avoir mis en perspective les transformations dans l’emploi intervenues depuis 1979, avec l’élargissement des possibilités de recours au CDD, les contrats spécifiques issus des politiques de l’emploi, le développement du temps partiel, de l’intérim. Ainsi, Florence Lefresne rappelle que la norme d’emploi typique qu’est le CDI à temps plein est un phénomène dont la construction est récente : le travail indépendant est resté en France une forme juridique dominante jusqu’en 1930 et il a fallu les lois de 1973 et 1975 pour que la rupture du contrat devienne « un acte juridique circonstancié » précisant une cause réelle et sérieuse en cas de licenciement individuel ou économique. Si des changements intervenus depuis la publication de l’ouvrage n’ont pu être mentionnés (CNE depuis août 2005, et imbroglio du CPE), ils vont dans le sens de l’analyse développée par les auteurs : ces nouvelles normes d’emploi se sont frayées la voie à travers des « populations cibles », femmes, jeunes et seniors. C’est donc par les flux d’entrées que la norme d’emploi se transforme, même si le CDI représente encore en 2004 87 % de l’emploi salarié (contre 91 % en 1975) : comme le montre Yannick Fondeur, chaque génération occupe moins d’emplois stables que la précédente. Il aurait été néanmoins intéressant de pouvoir apprécier les inégalités de volatilité du taux d’emploi et de stabilité de l’emploi des jeunes selon leur niveau de qualification.
Dans le chapitre iv, Michel Husson s’interroge sur la capacité que pourrait avoir un marché du travail plus flexible à créer des emplois, comme le prétendent Pierre Cahuc et André Zylberberg. Pour lui, les réformes structurelles « contribuent à façonner la structure de l’emploi mais ne déterminent que très marginalement leur volume » : la baisse des cotisations sur les bas salaires exerce surtout des effets de substitution entre travail qualifié/non qualifié et un effet net de création d’emplois faible (I. Gafsi, Y. L’Horty, F. Mihoubi, 2004). Le modèle WS-PS de R. Layard, S. Nickell et R. Jackman « dont on retrouve l’influence sur l’OCDE » est présenté de manière assez sibylline et sa critique se réduit à une phrase qui pourrait s’appliquer à de nombreux modèles : « Ce modèle est parfaitement “non keynésien” puisque le niveau de la demande est absent des variables explicatives. » Il aurait peut-être fallu rappeler que Jean-Philippe Cotis, qui est chef économiste à l’OCDE, est aussi l’auteur avec R. Méary et N. Sobczak (1988) d’un modèle WS-PS qui a été sévèrement critiqué par M. Lavoie (2000). Comme le note justement Husson, « la simple observation des faits montre que les performances d’emploi sont étroitement corrélées avec la croissance », mais les graphiques choisis n’apparaissent pas toujours pertinents pour le montrer. Ainsi le graphique 5 page 53 (dont la provenance des données n’est pas mentionnée, même chose pour le graphique 6) ne permet pas d’évaluer les performances de l’emploi puisque la variation du taux de chômage sur 1993-2003 est mise en relation avec le taux de croissance du PIB. Selon le graphique, le Danemark qui a une croissance en moyenne de 0,4 point de plus que la France aurait ainsi réduit son taux de chômage de 4 points sur cette période (moitié moins pour la France). Or, sur cette période, comme le montre le rapport 2004 sur l’emploi de la Commission européenne, la population des 15-64 ans a progressé de 6,3 % en France et de 1,95 % au Danemark, et la France a créé plus d’emplois que le Danemark. Enfin, si on prend les données de l’OCDE sur la période 1994-2004, la croissance réelle a été plus forte en France qu’au Danemark…
On trouvera ensuite des chapitres consacrés aux populations cibles, vecteurs des mutations des relations salariales : les jeunes entrant sur le marché du travail (Yannick Fondeur), l’emploi des femmes et les inégalités rencontrées (Christèle Meilland), l’emploi des seniors (Annie Jolivet) et celui des immigrés (Mouna Viprey). Ces chapitres, très utiles, apparaîtront peut-être trop brefs aux lecteurs. Ainsi, sur l’emploi des seniors, l’analyse est centrée sur les mouvements et les parcours complexes, ce qui laisse peu de place à l’analyse des conditions de travail, réduite à un paragraphe, alors que l’ergonomie est un élément essentiel des politiques qui, au Danemark, a permis l’augmentation du taux d’emploi des seniors. En ce qui concerne l’emploi des immigrés, l’auteur mentionne bien que les discriminations sont plus liées à un processus de décision, mais il aurait sans doute fallu l’éclairer en montrant quelles règles d’embauche contribuent à l’exclusion des immigrés et de leurs enfants. À cet égard, des enquêtes de terrain sont certainement plus éclairantes puisque les statistiques font défaut : celle de Philippe Bataille, à propos de la ville d’Alès, résumée dans Lutter contre les discriminations (« Racisme populaire et relais institutionnels, discrimination systémique et indirecte »), sous la direction de Daniel Borillo, La Découverte, 2003, permet de comprendre comment les enfants d’immigrés sont écartés de l’embauche dans les entreprises à travers la sélection des stagiaires (accord des entreprises avec l’établissement scolaire privé mais pas celui du public, politique d’attribution du logement social, recommandation d’un membre du personnel…).
Ce « Repères », concis, utile pour les données statistiques et les références auxquelles il renvoie, devrait s’avérer pleinement employable par les enseignants de sciences économiques et sociales quand ils aborderont ce thème en terminale.
Niveau de lecture
Destiné aux étudiants et aux enseignants de sciences économiques

Note de lecture rédigée par Monique Abellard,
professeure au lycée Paul-Lapie, Courbevoie (92)

IRÉS (INSTITUT DE RECHERCHES ÉCONOMIQUES ET SOCIALES)
Les Mutations de l’emploi en France
Paris : La Découverte, 2005. 122 p.
(Collection Repères ; 432)
ISBN : 2-7071-4551-3


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