Les rapports des jeunes avec l'autorité policière

Lucienne BUI TRONG (*)
(*) Commissaire principal à la Direction centrale des renseignements généraux (DCRG).

Les violences anti-policières, en dehors de leur aspect " ludico-provocateur ", restent, pour l’essentiel, l’apanage d’une petite minorité de jeunes déjà ancrés dans la délinquance.

Elles s’appuient cependant, plus largement, sur une contre-culture territoriale qui, par certains côtés, favorise le repli, les rumeurs, la solidarité réflexe, les ressentiments et les stéréotypes anti-institutionnels.

Cette microculture de quartier complique un dialogue rationnel avec les jeunes, qui s’avère pourtant de plus en plus nécessaire.

Phénomène de plus en plus préoccupant, les violences anti-policières des banlieues restent l’apanage d’une petite minorité de jeunes déjà ancrés dans la facilité et la délinquance. Elles apparaissent, néanmoins, comme la partie visible d’une dérive plus profonde, touchant un public plus nombreux, qui s’exprime dans une " culture de banlieue " de tonalité sombre. En entrenant les ressentiments, l’esprit de revanche et les stéréotypes anti-institutionnels, cette dernière détourne les jeunes de l’effort vers la rationalité. Elle complique aussi un dialogue qui s’avère pourtant de plus en plus nécessaire.

 

Violences anti-policières dans les quartiers difficiles : modus operandi

Depuis quelques années, au sein de plusieurs dizaines de quartiers populaires, généralement excentrés, fermés sur eux-mêmes, présentant certaines caractéristiques sociales et démographiques différentes du reste de la ville (taux de chômage plus important, population immigrée plus nombreuse, familles plus vastes, pyramide des âges plus archaïque [1]), les services de police se trouvent confrontés à des signes d’hostilité présentant divers degrés de gravité, de la part de groupes de jeunes occupant l’espace public (2).

Cela commence toujours par des actions de nature purement symbolique, souvent furtives et nocturnes : attaques contre les locaux, en l’absence du personnel (coups de feu sur les volets, incendies, vols d’armes, jets de cocktails Molotov), graffiti injurieux (souvent puisés dans les textes de rap à la mode), dégradation de voitures de police en stationnement. À ce stade, les personnels ne sont pas directement visés.

Puis apparaissent les formes les plus classiques et les plus fréquentes d’agressions : les caillassages des voitures de patrouille en mouvement (3) et les attroupements hostiles (4), qui se forment sur la base d’affinités d’âge, de voisinage et souvent de " communauté ", à l’occasion de toute intervention, aussi banale soit-elle (pour une interpellation, un différend familial, un accident de la circulation). Lorsque ce type de comportement apparaît et se banalise dans un quartier, il peut être accompagné d’autres actions de gravité analogue, comme des menaces téléphoniques aux familles de fonctionnaires, ou des manifestations devant les commissariats (5). À ce stade, on le notera, une distance physique se trouve encore respectée par les auteurs de violences.

Mais, dans certains quartiers, les jeunes occupant l’espace public ne s’en tiennent pas aux attroupements hostiles et vont jusqu’à entraver les interventions : des dizaines d’individus arrachent les mis en cause des mains des fonctionnaires et parviennent parfois à les soustraire à l’arrestation. Ces escapades sont toujours de très courte durée, les policiers revenant en force dans le quartier, au petit matin, pour une opération de nature judiciaire. Mais cette seconde intervention, à froid, avec des personnels appartenant à d’autres services, ne peut réellement effacer l’impact d’une échauffourée au cours de laquelle la police n’a pu remplir sa mission. Les intrusions en masse dans les commissariats, sans arme mais avec la force du nombre, relèvent du même niveau d’agressivité, en manifestant un enhardissement dans la démarche d’accusation des services de police et une volonté plus affirmée de faire collectivement pression.

Les rébellions collectives peuvent encore s’aggraver, lorsqu’elles s’accompagnent de violences physiques sur les policiers, qui sont blessés délibérément et non plus seulement dans le feu de l’action, comme cela arrive dans le cas de figure précédent. Le commissariat est attaqué, alors que le personnel y est présent, par jets de pierres et de cocktails Molotov (6). Ces attaques frontales, avec parfois des armes par destination, ont souvent permis de démontrer le sang-froid des fonctionnaires, qui ont réussi à éviter des incidents graves, au prix de leur propre sécurité. Les groupes vont encore plus loin lorsqu’ils commencent à attirer les policiers dans des embuscades, par des manœuvres concertées (faux appels, incendies volontaires, rodéos), pour se livrer à des " pare-choquages " volontaires de la voiture arrivant sur les lieux, à des attaques à coups de barres de fer, de plaques d’égouts jetées du haut de passerelles ou de pavés jetés du haut des toits. Ils peuvent aussi se livrer, et le cas est de plus en plus fréquent, à des agressions de policiers hors service, voire de membres de leurs familles (7).

Outre ces violences au quotidien, généralement isolées et de courte durée, parfois soigneusement organisées, des violences réactionnelles très fortes, mettant en scène un plus grand nombre de jeunes, ont parfois lieu, en réponse à un drame perçu comme une " injustice ", de la part de jeunes incapables d’évaluer rationnellement les situations et les responsabilités. L’incompréhension des procédures policière et judiciaire, particulièrement accentuée en cas de drame mortel consécutif à une tentative d’interpellation ou d’interception d’une voiture après un refus d’obtempérer, mais présente également à l’occasion de tout autre drame touchant un des éléments du " noyau dur " du quartier, est un ingrédient fréquent des incidents déclencheurs d’" émeutes ". Peu aptes à se projeter dans l’avenir et à supporter les nécessités de la recherche de preuves rationnelles, les jeunes veulent faire eux-mêmes " justice ", sur-le-champ, d’autant plus qu’ils ignorent que, derrière le cordon de policiers en tenue qui cherchent à préserver la scène du drame, des services spécialisés sont à l’œuvre. Le plus souvent, c’est leur prétention au lynchage des présumés meurtriers qui les conduit à rencontrer les policiers sur leur chemin et à les percevoir comme des obstacles dont ils doivent se débarrasser pour rendre, à leur façon, hommage au mort (8).

Ces violences anti-policières ne sont jamais très nombreuses, au sein d’un même quartier. Elles n’ont lieu que dans des zones très délimitées. Elles n’émanent que d’un petit nombre d’individus, adolescents en situation d’échec et d’exclusion scolaires, livrés à eux-mêmes et à la rue, et jeunes adultes désœuvrés, sans métier ni projets d’avenir. En périphérie, on trouve aussi des enfants, de plus en plus jeunes, dépourvus d’encadrement parental, prêts à se mettre au service des plus grands (jouant le rôle de guetteurs). Le nombre total d’individus concernés est très modeste : si, en cas de drame, la solidarité de voisinage a pu regrouper jusqu’à deux cents personnes, les auteurs de la violence au quotidien, attachés à un territoire limité (une cité, un îlot, un coin de rue, voire une seule cage d’escalier), sont peu nombreux, tout au plus de dix à trente. Les connaissant tous nominativement pour les avoir interpellés à plusieurs reprises pour des vols, des violences, du racket, des infractions à la législation sur les stupéfiants, les policiers locaux les voient comme un " petit noyau " de délinquants multiréitérants ou, dans les cas les plus graves, comme le " noyau dur " de la délinquance locale organisée.

En dépit de leur aspect quantitativement limité (au nom duquel, bien souvent, le phénomène se trouve purement et simplement nié, ou considéré comme insignifiant), et en raison de leur caractère aléatoire et donc imprévisible, ces violences anti-policières engendrent un sentiment d’insécurité chez les fonctionnaires, d’autant plus qu’elles bénéficient de la passivité, voire de la connivence, de la communauté : si les auteurs sont peu nombreux, rares sont les habitants qui osent les désapprouver ouvertement, et encore moins les dénoncer, et il arrive même, depuis peu, que des projectiles soient lancés des fenêtres et des balcons, signe de complicités parentales, alors que, jusqu’à présent, les auteurs restaient en territoire public (toits, coursives, passerelles) pour réaliser leurs méfaits.

Ces violences juvéniles collectives ne sont pas le fait de bandes structurées, organisées, mais plutôt de regroupements éphémères et informels. Qu’ils se fassent à froid, en vue de " coups " ponctuels concertés, prémédités, ou à chaud, de manière émotionnelle et spontanée, en réaction à un drame, les regroupements ne se pérennisent pas véritablement, même si la tendance actuelle des quartiers les plus durs est de favoriser l’émergence d’un petit caïdat lié à divers trafics. Loin de répondre à tous les critères d’une définition stricte de la notion de " bande ", à peine ces groupes occasionnels présentent-ils l’esquisse d’une organisation hiérarchisée, avec un chef reconnu et des rôles distincts et fixes pour chacun. Ils sont rarement dynamisés par une activité structurée commune et durable, et il n’y a pas besoin de satisfaire à des épreuves codifiées pour y entrer, pas plus que de se faire introniser au cours de cérémonies initiatiques. Ces bandes n’ont pas recours à des signes stricts d’appartenance (couleurs et objets conventionnels, emblèmes, surnoms, langage codé), et se contentent de références au nom de leur meneur (" la bande à ... ") ou à celui de la cité (" la bande de ... ").

Malgré ces déficiences en matière d’organisation, les groupes à l’œuvre dans les quartiers sensibles présentent certains éléments révélateurs d’une cohésion interne. Leurs membres font ainsi preuve d’une solidarité aveugle et sans faille, basée sur le voisinage, sur l’âge et sur l’appartenance communautaire, tout le monde faisant immédiatement bloc, avec une entière partialité, sans se poser de question, dès que l’un d’eux entre en conflit avec des habitants du quartier ou avec des représentants des institutions (9). Par ailleurs, ils manifestent un attachement viscéral à leur quartier (10) : lorsque, à l’issue d’un processus d’enhardissement, les " bandes " finissent par exercer leur emprise, non seulement sur les bandes adverses, mais jusque sur les adultes eux-mêmes, qui subissent des représailles s’ils protestent contre le bruit et les dégradations ou s’opposent aux violences et à la délinquance, le quartier devient un " territoire " fermé, où les plus forts tiennent le haut du pavé et s’opposent aux " institutionnels ". C’est alors que la police est perçue comme un adversaire parmi d’autres, qu’on cherche à attirer dans les " jeux " de l’affrontement, à placer sur un terrain qui n’est pas le sien (11).

Mobiles de ces violences

Fondamentalement distincte de la délinquance classique, de profit, qui est rationnelle et discrète, et dont les auteurs reconnaissent les " règles du jeu ", acceptant d’avoir " perdu " quand la police les interpelle, la violence urbaine s’exerce de manière ouverte, provocatrice, " gratuite " (destruction des biens des voisins ou de la collectivité) et disproportionnée, comme il sied à des auteurs jeunes, en révolte contre les adultes et leurs règles, et contre une société perçue comme inégalitaire et " raciste ". C’est d’abord une violence d’expression ou de représailles. Son mot clé est " la haine ". Elle est vindicative et s’accompagne d’un discours de rejet global des institutions.

C’est dans cet esprit que les jeunes des banlieues mettent en avant, pour justifier leur conduite hostile envers les policiers, certains dysfonctionnements de l’institution, ou bien des erreurs, voire des fautes professionnelles de fonctionnaires. Irrationnel et stéréotypé, ce discours accusateur est fondé sur une totale méconnaissance, uniformément partagée par l’ensemble de la société française, du mode de recrutement des policiers, du fonctionnement de l’institution et du contrôle exercé sur elle par la justice. Souvent issus de familles immigrées ne connaissant que l’arbitraire exercé ailleurs, les " jeunes de banlieue " ignorent l’existence du Code de procédure pénale et les garanties de l’État de droit. Le jeu des " gendarmes et des voleurs " auquel ils se livrent en dit d’ailleurs long sur leurs fantasmes, nés d’une peur elle-même cultivée pour l’excitation qu’elle procure : on joue à défier ce que l’on craint le plus, ce que l’on a érigé au rang d’ennemi dangereux. Pour leur part, peu regardants sur la rationalité des accusations lancées par de jeunes " tchatcheurs " heureux de se mettre en vedette, et se heurtant par ailleurs au silence de fonctionnaires tenus à l’obligation de réserve, les médias relaient involontairement les stéréotypes et font naître dans le public l’idée que les policiers ne commettraient en permanence que des " bavures ".

S’il est indéniable que les fonctionnaires commettent parfois des fautes, lesquelles, du reste, sont identifiées au nom de textes et sanctionnées par les conseils de discipline et par les tribunaux, à la suite d’enquêtes diligentées par l’Inspection générale de la Police nationale ou par l’Inspection générale des services, et si la violence urbaine peut avoir le mérite, en certains cas, d’aider l’institution à mieux prendre en compte les besoins du public, il convient donc d’être très prudent face au discours anti-policier des jeunes.

Dans l’écrasante majorité des cas, et alors que des récriminations anti-policières se trouvent toujours mises en avant pour justifier des violences dont on passe sous silence la genèse, les actes de violence urbaine n’ont nul besoin de la faute d’un fonctionnaire pour démarrer. En ce qui concerne, par exemple, les violences " réactionnelles " les plus graves, et contrairement à ce que prétend obstinément le sens commun, on s’aperçoit qu’elles sont rarement des réactions à des " bavures " policières : l’examen des 120 incidents de ce type enregistrés entre octobre 1990 et juin 1996 montre que, dans 64 % des cas, la police était totalement absente lors de l’incident déclencheur. Il s’avère aussi que, au total, ce n’est que dans 16 % des cas qu’une forte flambée est née du décès d’un jeune au cours d’une interpellation, et sans que l’accusation de " bavure " véhiculée par les rumeurs locales, voire par les médias, ait pu être justifiée plus de deux fois (12).

En fait, la plupart des violences sont décidées à froid. Il s’agit de " jeux ", selon la terminologie expressive employée par les policiers de terrain de la banlieue lyonnaise, confrontés à ce type de comportement depuis plusieurs années. On notera, cependant, que ces " jeux " sont dénués de tout caractère d’innocence et constituent, en fait, des provocations. On notera aussi que cet aspect " ludico-provocateur " n’est pas limité aux seules violences anti-policières, dans lesquelles on cherche l’affrontement par défi, par bravade vis-à-vis des " frères ". Il apparaît dans une multitude de comportements violents, au sujet desquels, lorsqu’un adulte s’interpose pour mettre fin aux brimades, les auteurs disent qu’il ne s’agissait que d’un " jeu " (" C’était pour rire… "), feignant une prétendue complicité de leur victime. Cette dernière peut alors être accusée de délation ou de trahison, si elle dément l’esprit ludique du soi-disant " jeu ". On rappellera, enfin, que ces " jeux " de désœuvrés à l’encontre des policiers peuvent prendre des formes organisées et soigneusement préméditées (embuscades, attaques multiples simultanées), peu compatibles avec une explosion purement émotionnelle.

Les ressorts de ces " jeux " divers sont toujours les mêmes : une provocation initiale, suivie d’un refus de la riposte (celle-ci étant considérée comme une offense), et d’une violence de représailles. On peut voir un exemple type de ce processus d’escalade dans le racket à la cigarette, quand un jeune est abordé de manière impromptue, sur la voie publique, par un autre jeune qui le sollicite, mais pour lequel la demande de cigarette n’est qu’un prétexte pour entrer en contact et provoquer, le but étant d’humilier l’autre en le contraignant à donner contre son gré, cependant que le refus ou l’impossibilité de satisfaire la demande sont considérés comme une " offense " qui mérite un châtiment immédiat. " Il m’a traité ", dira l’agresseur, dans le langage des banlieues (où " traiter " est devenu un verbe simplement transitif, qui signifie, en fait, " humilier ").

Mais le sentiment d’être " traité " survient dès que quelqu’un entreprend de répliquer à la provocation du jeune, par exemple en le sermonnant pour un comportement sans-gêne (comme dépasser tout le monde dans une file d’attente)... En fait, il n’est reconnu à personne la moindre légitimité à manifester sa réprobation (le voisin importuné par le bruit n’a aucun droit de protester, le professeur n’a aucun droit de punir, le policier n’a pas le droit d’interpeller...), car, fondamentalement, ces jeunes ne reconnaissent aucune autorité à personne, ni même à aucune institution. N’ayant aucun sens de la loi, du règlement, des règles de la courtoisie, ils considèrent qu’ils se font " traiter ", ou qu’on leur a manqué de " respect ", chaque fois qu’on leur tient tête, qu’on leur fait face, voire qu’on s’autorise à les regarder. Confondant le respect et la crainte, ils revendiquent hautement le droit à être " respectés ", non seulement par les plus jeunes, en usant de la brutalité, ou par leurs pairs, en usant du défi, mais aussi par les adultes, les enseignants, les policiers, tous ceux qui sont supposés disposer d’une autorité sociale ou institutionnelle, en usant de l’insolence ou de la menace.

En ce qui concerne les relations entre les jeunes et la police, on retrouve cet engrenage typique : la commission d’une infraction par le jeune (qui fait office, ici, de provocation) est suivie par une interpellation (ce qui constitue la réponse institutionnelle, basée sur la loi pénale) qui est vécue comme une " humiliation " ou une attaque personnelle, au faciès (" Tu es qui, toi, pour me parler comme ça ? "), justifiant une réaction immédiate de solidarité de la part de tous les " frères ". Dans les quartiers difficiles, où la Police nationale a dû mettre en œuvre de nouvelles équipes et de nouvelles façons de travailler, afin d’endiguer la répétition de violences destructrices ou le développement d’une économie souterraine (13), cette implication plus résolue des services est perçue comme du harcèlement ou une intrusion, justifiant une réaction de fièvre.

En fait, mises à part les actions motivées par des drames et celles qui sont menées par " jeu " et donc par ennui, l’écrasante majorité des attitudes d’hostilité envers les policiers trouvent leur fondement dans des rancunes de délinquants gênés dans leurs activités par la présence ou par les enquêtes policières, dont la légitimité n’est pas reconnue : le respect de la loi et de ses représentants institutionnels suppose une éducation démocratique que ces jeunes, abandonnés au pied des immeubles et mal insérés dans l’école, n’ont pas reçue. En conséquence, les interventions de policiers sont considérées comme de pures offenses, comme des brimades " au faciès ", que rien ne justifie. C’est le lien social entre le jeune et l’institution qui fait fondamentalement défaut (14).

Si la violence urbaine, on l’a vu, doit être distinguée de la délinquance de profit (vols, recels, trafics), celle-ci n’en joue donc pas moins un rôle essentiel dans le processus global du phénomène : par le profil délictueux des jeunes composant les " petits noyaux " ou les " noyaux durs ", par la fermeture de territoires voués au recel et au deal, par la nature des incidents déclencheurs de réactions de solidarité (un délit absout par la communauté, au nom d’une solidarité aveugle, quelle que soit sa gravité au regard de la morale et de la loi [15]). Au cours de ces derniers mois, on a aussi vu se multiplier des réactions d’envergure face à des actions policières sur l’économie souterraine de la drogue et du recel. Les violences, parfaitement organisées (coupure du courant, guetteurs dotés de téléphones portables, occupation des toits par des jeunes armés de plaques d’égout), avaient manifestement pour seul objectif de protéger un territoire de " business " illégal.

Compte tenu du caractère prégnant des processus de provocation et d’escalade, les policiers directement confrontés à la violence urbaine, sur le terrain, se refusent quasi unanimement à élever celle-ci au rang de " juste révolte ", à voir en elle un moyen d’expression dont les excès se trouveraient justifiés par la légitimité des mobiles. Les raisons justificatrices invoquées leur paraissent n’être que des " prétextes " à en découdre, les discours sur l’" injustice " leur paraissent entachés de mauvaise foi, les rumeurs et les stéréotypes en circulation leur paraissent relever de la pure manipulation.

Contre-culture territoriale et " culture " des banlieues

Pourtant, le malaise évoqué par les jeunes des banlieues est souvent vécu avec sincérité et intensité par eux. Ce qui attire notre attention sur le rôle délétère que peut jouer la " culture de quartier " dans laquelle baignent ces jeunes vivant en cercle fermé.

La rue est la source d’un langage, d’un discours, d’une culture, qui favorisent l’irrationalité et contrecarrent l’essor de l’esprit critique et cartésien que l’école s’emploie à développer. Très significative à cet égard apparaît la facilité avec laquelle se colportent les rumeurs, auxquelles on croit aveuglément, pour peu qu’elles reflètent angoisses et préjugés. Peu regardants en matière de preuve, les jeunes inventent des coupables (découverts dans les tréfonds des délires paranoïaques et des stéréotypes), même lorsqu’un accident mortel a pour seul auteur la victime elle-même : des policiers seront supposés avoir tiré une balle dans la tête du motard décédé (rumeur de Melun, 1994), ou avoir volontairement affolé le conducteur d’une voiture volée (première rumeur de Trappes, 1994), ou avoir tabassé à mort un gardé à vue (Épinay-sur-Seine, 1992), ou avoir précipité dans la Marne le jeune qui les fuyait (Meaux, juin 1991), ou avoir roulé à plusieurs reprises sur le corps d’un accidenté (Sotteville-lès-Rouen, juin 1996). On leur prêtera la volonté de soustraire à la justice le meurtrier déjà interpellé, supposé être protégé en raison de sa confession (Garges-lès-Gonesse, 1994), ou la jubilation d’avoir vu mourir un " Beur " (deuxième rumeur de Trappes, 1994). D’autres institutions seront également mises sur la sellette en cas de drame : le chirurgien sera accusé d’avoir achevé son patient accidenté (Saint-Denis, 1991), les pompiers d’avoir volontairement tardé à intervenir (Chelles, 1991), les infirmiers d’avoir débranché les tuyaux du jeune dans le coma (Sotteville-lès-Rouen, juin 1996).

Le développement de la violence au quotidien dans un quartier durcit donc la tendance au repli et conduit les petits groupes à percevoir les institutions et le reste de la société comme hostiles et devant être combattus. Le développement d’une telle microculture de quartier amène la prolifération des provocations, des accidents, des stéréotypes et des rumeurs, créant ainsi toutes les conditions favorables à l’apparition d’émeutes et aux processus de " ghettoïsation " (fuite de la population la plus aisée, paupérisation, taux plus importants de population étrangère). L’origine étrangère de certains auteurs de violences urbaines joue un rôle prédominant dans cette contre-culture, puisqu’elle constitue, à leurs yeux, la seule et unique explication de leurs difficultés d’insertion sociale (école, travail, logement), lesquelles sont vécues comme un rejet délibéré de la part de la société française qui s’impose à eux comme une fatalité insurmontable. Les diverses institutions qu’ils ont à connaître en tant que jeunes, que ce soit l’école, les associations sportives para-municipales, l’ANPE, ou la police, leur apparaissent toutes comme complices du processus de rejet dont ils se pensent victimes.

Ces contre-cultures territoriales constituent le fer de lance visible et acéré d’une " culture des banlieues " qui touche un public plus large que celui des seuls auteurs de violences urbaines. " Culture " qui entretient chez les jeunes, et notamment chez ceux qui sont issus de familles immigrées d’origine africaine ou maghrébine, un sentiment de révolte envers " la société ", les amenant à percevoir celle-ci comme une entité détestable.

Etudiée déjà par des ethnologues (16), cette " culture des banlieues " est illustrée par plusieurs films véridiques, mais caricaturaux (La Haine, Ma 6T va crack-er), dans lesquels pourtant bien des jeunes se retrouvent avec délectation. Faite d’un langage (le verlan, un vocabulaire mâtiné d’arabe), d’un accent, de tics comportementaux, d’un style vestimentaire, d’une musique (le rap), d’une danse (le smurf), de stéréotypes, du sentiment d’être victime, de rejet des institutions, de valeurs (solidarité de proximité, " nationalisme de quartier "), de coutumes (manières de saluer, joutes verbales, défis, séparation des sexes), cette " culture " revendique hautement sa spécificité, en qualifiant de " bouffons " (17) tous les comportements autres.

Elle signe l’appartenance des jeunes au prolétariat urbain, en accentuant leur sentiment d’étrangeté et de malaise face à ceux qui ont réussi socialement, et en renforçant les comportements de rejet qu’ils adoptent envers cette catégorie sociale jalousée. En dépit du peu d’attrait qu’exercent sur eux les discours politisés, l’hostilité de ces jeunes à l’égard de la police pourrait alors apparaître, chez certains, comme une résurgence de la vieille caricature du " chien de garde du capitalisme ", chargé de mater les révoltes ouvrières.

La nécessité et les limites d’un dialogue rationnel avec les jeunes

Des efforts sont déjà faits, par de nombreux fonctionnaires de terrain, dans le cadre de dispositifs institutionnels (îlotage, rencontres police-jeunes, opérations prévention-été, centres loisirs jeunes), ou dans celui d’engagements personnels dans la vie associative, pour améliorer la représentation que se font les jeunes de banlieue de la police, tout en évitant que l’image du policier ne s’altère et ne se confonde avec celle d’un travailleur social. Les fonctionnaires doués pour le dialogue savent d’ailleurs composer avec les valeurs reconnues par ces jeunes (force, humour) et ne cherchent pas à faire oublier qu’ils représentent l’autorité. Tout au contraire, c’est au travers d’activités " viriles " (sports de combat, football, moto, tir à l’arc), ou d’un comportement assuré, démontrant qu’ils assument sans état d’âme leur rôle de fonctionnaire d’autorité, qu’ils se font estimer et respecter, en sorte que leurs discours parviennent à toucher et à faire réfléchir les jeunes.

Toutes les initiatives prises en ce sens méritent d’être encouragées. Leur but est d’aider les jeunes (et leurs familles) à comprendre le fonctionnement des institutions et à se débarrasser de leurs stéréotypes, même si cela doit passer par une première phase d’expression ouverte des ressentiments et des reproches.

En revanche, compte tenu des particularités de la violence urbaine, de son caractère collectif, émotionnel, et de son enracinement dans une " culture des banlieues " qui entretient les stéréotypes les plus injustes et suscite l’apparition de démentielles rumeurs, il est très important, pour les responsables de l’ordre public, dans les moments de crise, de ne pas entrer dans une discussion rationnelle et argumentée des propos justificatifs de violences anti-institutionnelles, et ne pas se laisser séduire par la " tchatche " des meneurs. Derrière leur apparente bonne foi, les contestataires taisent la multitude d’incivilités, de violences et de délits qui ont commencé par empoisonner les relations entre le public des jeunes et les fonctionnaires, et qui ont suscité des interventions, au nom de la loi, lesquelles sont présentées comme d’insupportables " injustices " ou " provocations ", ou " harcèlements ". Il est injuste de ne pas tenir compte de l’excuse de provocation et de la légitime défense, pour les policiers ayant dû faire usage de la force nécessaire pour mettre fin à des troubles. À l’occasion d’une crise, une " négociation " qui donnerait aux fauteurs de trouble l’opportunité de valoriser leur statut de meneur et de se montrer désobligeants et irrespectueux à l’égard de l’institution et de ses hommes aurait des effets pervers considérables sur la mentalité des jeunes.

Elle aboutirait, en effet, à renforcer cette " culture des banlieues ", dont nous avons souligné le côté anticartésien et archaïque, qui détourne les jeunes de reconnaître leurs responsabilités, de cultiver l’espérance et la foi dans les vertus de l’effort, en les encourageant à rester en permanence enfermés dans le discours de victimes se lamentant sur leur sort, ce qui est le plus sûr moyen de les priver de toute insertion dans l’école, dans le travail, dans les institutions, dans la société.

Lucienne BUI TRONG

 

NOTES

(1) Population des moins de 20 ans avoisinant les 50 %, au lieu de 29 % pour l’ensemble de la France ; population des plus de 60 ans parfois inférieure à 5 %, au lieu des 19 % de l’ensemble de la France : le pays a fait sa " transition démocratique " de longue date, contrairement aux pays du tiers-monde.

(2) Ces marques d’hostilité ont été retenues par la Direction centrale des renseignements généraux, avec quelques autres comportements collectifs à caractère provocateur et/ou anti-institutionnel, comme des indicateurs d’un climat d’agressivité. Ces indicateurs ont été classés sur une échelle de la violence urbaine, visant à évaluer la dangerosité d’un quartier en termes de risques d’atteintes à l’ordre public, dans le but d’anticiper sur d’éventuelles émeutes.

Selon le dernier état des lieux, établi en avril 1997, les violences contre les policiers apparaissent relativement banalisées dans 132 quartiers (répartis dans 39 départements et 95 villes, dont 55 en région Île-de-France). 78 quartiers étaient dans ce cas en juin 1991.

(3) D’abord, on lance des cailloux sur la lunette arrière du véhicule. Au fil des jours, les projectiles seront de plus en plus lourds et lancés de côté, puis de face.

(4) Degré 4 sur l’échelle de la violence urbaine. 418 incidents de ce type ont été recensés en 1993, 638 en 1994, 922 en 1995 et 1 278 en 1996.

(5) En dépit de leur caractère démocratique, ces manifestations interviennent toujours, même lorsqu’elles se trouvent " légitimées " par la présence d’élus ceints de leur écharpe, dans le contexte d’une rébellion collective au moment de l’interpellation.

(6) Incidents de degré 5 sur l’échelle de la violence urbaine. Ils étaient 128 en 1993, 168 en 1994, 363 en 1995 et 233 en 1996.

(7) Degré 6 sur l’échelle de la VU : 75 incidents en 1993, 93 en 1994, 222 en 1995 et 342 en 1996.

(8) Un certain nombre d’" émeutes " relèvent de la description de la meute de deuil décrite par CANETTI (E.) dans Masse et puissance (Gallimard, 1996, p. 100) : " Le groupe, qui est petit et ressent toute perte comme irremplaçable, se resserre en meute à cette occasion. […] Il peut chercher à apaiser l’âme du mort, de sorte qu’elle ne se fasse pas ennemie des vivants. […] Une action lui paraît nécessaire… "

(9) La solidarité " écrase " (au sens où en entend le terme en informatique) toute autre considération, toute autre valeur, toute autre loi que celle de la fusion du groupe : on est dans une " logique de guerre ".

(10) Ce territoire, que l’on saccage en cas d’émeute, y compris lorsque l’incident déclencheur n’y a pas eu lieu, c’est d’abord, au quotidien, le lieu dans lequel on ne supporte pas l’intrusion de bandes adverses. De nombreuses rixes ont pris pour prétexte la violation de cette règle. Même les tentatives d’amicale ingérence de bandes voisines arrivant en renfort dans les moments d’émeute sont considérées d’un mauvais œil par la bande du quartier et aucune alliance durable ne s’est jamais nouée, en dépit de quelques exhortations isolées de la part de meneurs politisés.

(11) Il serait faux de croire que les policiers se sentent, eux, appartenir à une bande. S’ils manifestent des réactions fortes de solidarité quand l’un d’eux est mis en difficulté ou est victime du devoir, en revanche les " jeux " des jeunes délinquants ne les amusent pas du tout. Le sentiment d’hostilité propre à la logique de guerre leur paraît incompatible avec leur rôle de représentants de la loi, qui aspirent à agir de manière impartiale, sans implication passionnelle, sans esprit de vengeance. Le policier se veut arbitre, régulateur des tensions sociales, et se trouve décontenancé quand des gamins le provoquent avec la prétention de le rabaisser à des " jeux ".

(12) Les 20 % de cas restants sont constitués par des interpellations mouvementées non génératrices de décès.

(13) Création des Brec (brigades régionales d’enquêtes coordonnées) par les services régionaux de police judiciaire, renforcement ou création des CDI (compagnies départementales d’intervention), des Bac (brigades anti-criminalité) et des sûretés départementales, par les directions départementales de la sécurité publique, missions de sécurisation par les CRS (compagnies républicaines de sécurité), etc.

(14) Dans La Société bloquée, CROZIER (M.) fait remarquer que " la relation de pouvoir ne s’établit que si les deux parties s’intègrent au moins temporairement dans un ensemble organisé ". Pour les jeunes des banlieues difficiles, tout se passe comme s’ils ne faisaient pas partie de la même société, du même État, ou, mieux, du même " territoire " que les fonctionnaires, dont ils ne reconnaissent pas l’autorité ou la légitimité. Et la remarque ne vaut pas que pour la police, mais s’étend à toutes les institutions.

(15) Exemple : un vol de moto et une bagarre avec le propriétaire venu récupérer son bien déclenche aussitôt un attroupement solidaire, au total mépris de la loi condamnant le vol. Le propriétaire de la moto est perçu comme un " ennemi " : on est dans une logique de guerre (ou, mieux, de piraterie) et non dans une logique de droit. Le vol est complètement absout, au nom d’une solidarité de voisinage. Si un jeune du quartier est tué dans la bagarre, une émeute naîtra de ce décès, présenté comme le résultat d’un crime raciste.

(16) Voir DUBET (F.), La Galère : Jeunes en survie (Librairie Arthème Fayard, 1987) et LEPOUTRE (D.), Cœur de banlieue, Codes, rites et langages (Odile Jacob, 1997).

(17) Sont traités de " bouffons " les jeunes qui n’adhèrent pas à la culture de la cité, qu’il s’agisse des bons élèves, des jeunes qui ne s’habillent pas au goût du jour, de ceux qui habitent dans des pavillons des quartiers environnants, ou de ceux qui ne parlent ni verlan ni argot, etc.

Ville École Intégration n° 112 - mars 1998
© MENRT, CNDP 1998